La souveraineté technologique de l’Union européenne s’impose comme une priorité d’urgence à Bruxelles. La Commission européenne s’apprête à dévoiler mercredi un plan inédit pour réduire la dépendance de l’UE aux géants américains du cloud et aux fournisseurs étrangers de semi-conducteurs. Une initiative qui risque d’alimenter les tensions avec Washington.
Souveraineté technologique Union européenne : le cloud américain dans le viseur
L’Union européenne s’apprête à frapper fort sur le terrain numérique. Mercredi, la Commission européenne doit dévoiler un grand plan pour la « souveraineté technologique », selon un document de synthèse consulté par l’AFP. L’objectif affiché : reconquérir « sa place dans la course mondiale à la puissance géoéconomique ».
La dépendance numérique de l’UE est massive et documentée. Amazon, Microsoft et Google contrôlent à eux seuls 70 % du marché européen des services de cloud. Cette concentration préoccupe de plus en plus les gouvernements du continent, qui redoutent une fragilité structurelle face aux États-Unis de Donald Trump.
Le risque d’un « kill switch » hante désormais les capitales européennes. Les responsables du continent craignent que des services numériques fondés sur des fournisseurs américains — notamment dans le secteur de la défense — puissent être désactivés par un mécanisme d’arrêt d’urgence en cas de crise ouverte avec Washington. Une perspective que les acteurs américains contestent fermement.
Les responsables européens ont pris soin de ne pas cibler ouvertement les fournisseurs américains dans leurs déclarations publiques. Ces derniers dominent pourtant l’écosystème numérique en Europe à pratiquement tous les niveaux : services informatiques en nuage, réseaux sociaux, commerce en ligne. Le plan qui se prépare vise à rééquilibrer cette réalité.
Les trois piliers du plan de souveraineté technologique de l’Union européenne
Les propositions attendues mercredi s’articulent autour de trois axes distincts. D’abord, un texte « sur le développement du cloud et de l’IA », destiné à faciliter la création d’infrastructures clés sur le sol européen, en particulier des centres de données. Ce volet constitue la réponse directe à la domination des géants américains du cloud.
Ensuite, un « règlement sur les puces électroniques » vise à sécuriser l’approvisionnement en semi-conducteurs. Il doit permettre de réduire la dépendance aux fournisseurs étrangers, aussi bien américains que chinois, pour des composants devenus stratégiques dans tous les secteurs industriels.
Le troisième axe concerne les logiciels des administrations. La Commission entend promouvoir un recours accru aux solutions en open source dans les services publics des États membres. Cette mesure réduit la dépendance aux éditeurs privés tout en renforçant le contrôle des institutions sur leurs propres systèmes.
Les vingt-sept pays de l’UE devront également conduire des « évaluations des risques en matière de souveraineté » dans les domaines du cloud et de l’intelligence artificielle. Ces audits devront « améliorer leur résilience » et identifier les alternatives européennes aux prestataires étrangers, précise le document consulté par l’AFP.
La leçon cuisante du juge Guillou
Les Européens n’ont pas oublié l’épisode des sanctions américaines contre la Cour pénale internationale. L’an dernier, Washington a ciblé des juges du tribunal, dont le magistrat français Nicolas Guillou. Ce dernier s’est retrouvé privé de sa carte bancaire : les réseaux de paiement français dépendent des groupes américains Visa, Mastercard et American Express.
L’épisode a frappé les esprits à Bruxelles. Il a révélé concrètement l’étendue de la dépendance européenne aux infrastructures numériques américaines, bien au-delà du simple stockage de données en nuage.
« Nous devons développer nos propres capacités, pour que nos décisions, nos valeurs et notre économie ne puissent plus être influencés par d’autres », a plaidé Teresa Ribera, l’une des responsables de la Commission, ce mois-ci. Cette déclaration résume l’esprit du plan prévu mercredi.
Réactions : soutien européen, mise en garde américaine
Du côté des institutions européennes, le plan bénéficie d’un appui notable. L’eurodéputé allemand Oliver Schenk, élu du PPE (droite), se prononce en faveur de ces mesures. « L’Europe veut éviter d’être structurellement dépendante de tout acteur extérieur », affirme-t-il. Il précise qu’il ne s’agit pas « de s’attaquer à nos partenaires commerciaux ou de fermer notre marché ».
Washington ne partage pas cette lecture. Les États-Unis ont déjà mis en garde l’UE contre toute velléité protectionniste. En avril, l’ambassadeur américain auprès de l’UE, Andrew Puzder, a fait valoir qu’entraver les activités des fournisseurs américains dans l’IA ou le cloud ne ferait que priver les Européens « de l’expérience et des innovations développées aux États-Unis ».
Les géants technologiques américains cherchent à rassurer. « Il n’y a aucun kill switch », a assuré à l’AFP Aaron Cooper, de la Business Software Alliance, l’une des principales organisations défendant les intérêts du secteur. Ana Paula Assis, responsable d’IBM pour l’Europe, insiste de son côté : « La souveraineté numérique n’est pas qu’une question de frontières. » Elle ajoute que son groupe aide ses clients à « conserver l’autorité sur l’ensemble de leur parc informatique ».
Ben Brake, dirigeant de DOT Europe — organisation qui compte Amazon et Apple parmi ses adhérents — estime pour sa part que « s’en prendre aux entreprises américaines (…) n’aidera pas l’Europe à se redresser en matière d’innovation et de compétitivité ».
Puces électroniques : vers une intervention directe dans les chaînes de production
Sur le dossier des semi-conducteurs, la Commission entend aller plus loin que la simple incitation. Elle veut obtenir le pouvoir d’intervenir directement dans les chaînes de production lors d’une crise d’approvisionnement.
Concrètement, elle pourrait obliger des fabricants à suspendre leurs contrats commerciaux pour « produire en priorité des composants critiques », selon un second document consulté par l’AFP. Cette disposition représente un changement de doctrine notable pour une institution longtemps attachée aux principes du marché libre.
Un système d’achat collectif est également proposé. Il permettrait aux États membres confrontés à des « pénuries sévères » de s’approvisionner en puces de manière coordonnée à l’échelle européenne, réduisant ainsi leur vulnérabilité sur les marchés mondiaux de composants.
Les conséquences d’un bras de fer annoncé avec Washington
La publication du plan place la souveraineté technologique de l’Union européenne au cœur des tensions transatlantiques. Le projet vise à renforcer l’autonomie du continent sans rompre ouvertement avec les partenaires américains. Un équilibre difficile à tenir dans le contexte géopolitique actuel.
L’enjeu est explicitement formulé dans le document consulté par l’AFP : l’UE cherche à « reconquérir sa place dans la course mondiale à la puissance géoéconomique ». Cette ambition s’inscrit dans un contexte de relations commerciales tendues avec l’administration Trump.
Le document reste susceptible d’être modifié avant sa présentation officielle mercredi. La mise en œuvre des mesures ouvrira une nouvelle phase de négociations — et probablement de confrontations — entre Bruxelles et Washington. L’enjeu dépasse le commerce. L’UE doit fixer ses propres limites. Des puissances étrangères utilisent la technologie comme levier de pression géopolitique. Bruxelles doit décider jusqu’où elle défend ses intérêts stratégiques.
Source : Agence France-Presse