En Iran le détroit d’Ormuz sous pression : Téhéran engage Washington dans un bras de fer sans précédent depuis le début du conflit, le 28 février. Le contrôle du passage maritime entre l’Iran et les pays du Golfe constitue le principal levier de négociation de la République islamique. Selon des experts, cette stratégie comporte des risques pour les deux parties.
Un passage maritime au cœur du conflit
Depuis le 28 février, date du déclenchement de la guerre, le détroit d’Ormuz reste fermé à la circulation commerciale. Ce passage étroit sépare l’Iran des pays du Golfe. Avant le conflit, quelque 20 % des exportations mondiales de pétrole et de gaz le traversaient chaque jour.
Vendredi, dans le contexte du cessez-le-feu conclu le 8 avril, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi a annoncé la réouverture du détroit. Cette déclaration constituait la première ouverture concrète de Téhéran depuis le blocage du passage. Les marchés pétroliers ont réagi aussitôt : les prix du brut ont reculé.
Mais Téhéran est revenu sur sa décision dès le lendemain. Motif invoqué : le maintien du blocus américain sur les ports iraniens. Les cours du baril ont de nouveau rebondi lundi, effaçant la baisse enregistrée vendredi.
En Iran le détroit d’Ormuz sous pression sur les marchés mondiaux
Les répercussions économiques du blocage se ressentent sur trois continents. En Asie, où se concentrent les principaux acheteurs de pétrole et de gaz du Moyen-Orient, les prix de l’énergie ont explosé depuis le début des hostilités. Au Sri Lanka, la hausse atteint 40 %.
La fermeture du détroit perturbe aussi les économies développées. Sur le continent européen, les dirigeants redoutent une flambée de l’inflation. Le prix du carburant a déjà repris sa progression. Des annulations de vols et des pénuries alimentaires figurent parmi les scénarios envisagés.
La perturbation des approvisionnements en engrais aggrave encore la situation. Le Golfe constitue un producteur mondial majeur de ces intrants essentiels à l’agriculture. Les pays en développement s’exposent à une hausse durable des prix alimentaires.
Face à ces difficultés économiques mondiales, l’Iran dispose d’un levier de négociation considérable. Le contrôle du détroit d’Ormuz constitue son principal atout dans les discussions avec Washington.
Un tournant stratégique pour la République islamique
Ce blocage marque un tournant dans l’histoire de l’Iran. Pendant des décennies, Téhéran a brandi la menace de fermer le détroit d’Ormuz. Téhéran ne l’avait jamais mise à exécution.
« Tant que l’ayatollah Ali Khamenei était au pouvoir, la République islamique envoyait des signaux contradictoires concernant son programme nucléaire et menaçait de fermer le détroit d’Ormuz, sans toutefois franchir le pas », analyse Ali Alfoneh, chercheur à l’Arab Gulf States Institute (AGSI) et auteur de Succession politique en République islamique d’Iran.
« Avec la mort de Khamenei et alors que le régime est confronté à une lutte existentielle, cette retenue n’est plus de mise », poursuit-il. Le chercheur estime que « la doctrine nucléaire iranienne pourrait également être en cours de révision ».
Les pays occidentaux affrontent désormais un défi inédit. Pendant des décennies, ils ont tenté d’empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire — ambition que Téhéran dément nourrir — et combattu des groupes alignés sur lui dans la région. Ils font face à une crise d’un type nouveau, potentiellement durable.
En Iran le détroit d’Ormuz sous pression : les responsables iraniens revendiquent le contrôle
Les dirigeants iraniens assument pleinement cette stratégie. Mohammad Bagher Ghalibaf, puissant président du Parlement, a participé aux négociations des 11 et 12 avril à Islamabad face à une délégation américaine.
« L’Iran dispose du contrôle du détroit », a-t-il affirmé lors d’une intervention diffusée par la télévision iranienne. « Lorsqu’ils ont voulu envoyer des dragueurs de mines, nous avons tenu bon. Nous avons affirmé qu’il s’agissait de violations du cessez-le-feu. » Il a ajouté : « Nous sommes sur place et nous n’en partirons pas. »
Cette posture s’inscrit dans une stratégie explicitement défendue au plus haut niveau. Dès le 12 mars, Mojtaba Khamenei, fils du guide suprême décédé et son successeur désigné à ce poste, avait publiquement appelé à utiliser « le levier du blocage du détroit d’Ormuz ».
Lundi, le premier vice-président Mohammad Reza Aref a formulé un avertissement sans ambiguïté. « La sécurité dans le détroit d’Ormuz n’est pas gratuite », a-t-il lancé. Le cadre qu’il a fixé est binaire : « soit un marché du pétrole non entravé pour tous, soit des risques de coûts importants pour chacun ».
« Qui cédera le premier ? » : l’épreuve d’endurance
Ce levier de négociation comporte aussi des risques réels pour Téhéran. Le contre-blocus américain des ports iraniens prive la République islamique de plusieurs dizaines de millions de dollars de revenus pétroliers chaque jour. La pression s’exerce donc dans les deux sens.
Ali Alfoneh pose la question centrale : « Le conflit est désormais une épreuve d’endurance… Qui cédera le premier ? »
Les analystes de l’International Crisis Group (ICG) décrivent une position iranienne ambivalente. Téhéran cherche à s’engager dans des négociations, « mais seulement dans des termes qui montrent qu’il n’a pas subi de défaite stratégique ».
Avec le maintien du blocus américain, la donne a évolué. Le détroit est passé de possible « monnaie d’échange à un point de tension susceptible d’entraîner une escalade militaire », selon l’ICG. Ce glissement alarme les observateurs internationaux.
Vers de nouvelles négociations avant l’échéance de mercredi
Le cessez-le-feu arrive à expiration mercredi. Une reprise des hostilités fragiliserait encore davantage l’Iran, déjà éprouvé économiquement par le blocus américain. De nouvelles négociations entre les deux parties pourraient avoir lieu dans les prochains jours.
La question du détroit occupera le centre des discussions. Pour les analystes de l’ICG, la position iranienne visait à rester ouvert aux pourparlers, mais uniquement dans des conditions qui préservent l’image d’une République islamique non vaincue. Washington n’a donné aucun signal de concession visible.
Les deux camps campent sur leurs positions à l’approche de l’échéance. L’issue de cette confrontation déterminera la stabilité des marchés énergétiques mondiaux. Elle conditionnera aussi tout accord durable entre les deux puissances.
Source : Agence France-Presse















