L’opposition appelle à manifester pour obtenir la démission de Félix Tshisekedi. Qu’elle soupçonne, de vouloir modifier la Constitution pour s’éterniser au pouvoir.
La méthode « Fatshi »
Plus de deux ans avant la prochaine présidentielle. Le climat politique s’est déjà tendu. Président depuis 2019, Félix Tshisekedi, 63 ans, surnommé « Fatshi ». Doit passer la main fin 2028, en vertu de la limite constitutionnelle de deux quinquennats.
Début mai. Le chef d’Etat a éclairci devant la presse des intentions que l’opposition lui prêtait déjà depuis des mois: « Si le peuple souhaite que j’aie un troisième mandat, j’accepterai ».
Les crispations se cristallisent depuis autour d’une proposition de loi. Laquelle pose un cadre à un référendum. Sur un changement de Constitution et adoptée mi-juin par le Parlement. Où l’alliance présidentielle est ultra-majoritaire.
En RDC, le « contrôle parlementaire est rarement activé ». Souligne une récente note du centre de recherches congolais Ebuteli.
Mardi, dans une adresse à l’occasion de la fête de l’Indépendance. M. Tshisekedi a déclaré avoir « déféré cette loi à la Cour constitutionnelle. Aux fins d’examen de sa constitutionnalité », dernière étape avant qu’il ne se prononce sur une promulgation.
L’indépendance de cet organe est elle aussi régulièrement mise en cause.
« Au fil des années, la politisation perçue de certaines instances judiciaires. En particulier la Cour constitutionnelle, alimente le débat. Sur l’effectivité de cette indépendance ». Souligne Ebuteli, décrivant une pratique du pouvoir en RDC. Qui « a fragilisé l’équilibre institutionnel ».
L’union sacrée de l’opposition
RDC : Félix Tshisekedi manœuvre pour se maintenir au pouvoir
Depuis l’apparition de cette proposition de loi. L’opposition tente de se rassembler. Elle était ressortie affaiblie et morcelée de la présidentielle de 2023. Remportée haut la main par Félix Tshisekedi (73% des voix).
Mi-mai, la coalition C64. En référence à l’article de la Constitution autorisant les citoyens à s’opposer. A toute prise de pouvoir jugée inconstitutionnelle, a été lancée.
Elle s’est constituée autour de figures comme Moïse Katumbi. Riche homme d’affaires et ancien gouverneur du Katanga (sud-est). Lequel arrivé avec seulement un peu plus de 18% des voix en 2023. Et qui vit aujourd’hui en exil. L’ex-ministre et ancien député Delly Sesanga. A également rallié la plateforme, tout comme Martin Fayulu, qui n’a remporté que 5,33% des voix en 2023 et affirme toujours que la victoire lui a été volée lors de l’élection contestée de 2018.
« L’Histoire sera implacable envers ceux qui auront préféré les ambitions de pouvoir à la défense de la Nation », a récemment mis en garde M. Sesanga.
« Nous n’allons pas céder, nous sommes prêts à tout pour l’intérêt de la Nation », a pour sa part averti M. Fayulu.
Les deux opposants ont été blessés le 12 juin à Kinshasa lors d’un rassemblement pour dénoncer une tentative de « coup d’Etat constitutionnel », lors d’affrontements avec des militants pro-gouvernement et la police. Les Nations unies ont condamné la mort d' »au moins un manifestant ».
La rue s’invite dans le débat
Selon l’analyste politique congolais Trésor Kibangula, la bataille contre le changement de Constitution peut mobiliser l’opinion et « pourrait permettre à l’opposition de retrouver des clés de remobilisation politique« .
Lors de la tentative en 2015 de l’ex-président Joseph Kabila (2001-2019) de prolonger son règne au-delà de deux mandats, en modifiant la loi électorale, c’est la rue et la pression de la communauté internationale qui l’avaient finalement contraint à renoncer. La violente répression des manifestations avait fait des dizaines de morts.
L’engagement des quelque 100 millions de Congolais dans la vie politique du pays est toutefois jugé faible notamment au regard du fort taux d’abstention aux élections. En 2023, le taux de participation a été de 43%.
Selon les observateurs, ce désintérêt est lié à un manque de confiance dans la classe politique, mais aussi au fait que la préoccupation de beaucoup de Congolais est surtout de nourrir leurs familles. La RDC a un sous-sol très riche mais les deux tiers de ses habitants vivent sous le seuil de pauvreté.
Le poids déterminant de l’Église
Dans un récent communiqué, la puissante conférence des évêques a enjoint Félix Tshisekedi d »honorer le serment qu’il a prêté » de respecter la Constitution.
Dans le plus grand pays catholique d’Afrique, l’Eglise, traditionnellement critique envers le pouvoir, jouit d’une grande influence en raison de son ancrage dans le vaste pays où l’Etat est souvent défaillant et par le biais de l’éducation.
Nigeria : l’explosion des violences plonge le Nord dans une crise de la faim record
Les évêques ont appelé les ecclésiastiques à « éveiller » la conscience des fidèles pour « résister aux manipulations » et encouragé les Congolais à « s’opposer par tous les moyens légaux et pacifiques à toute tentative de modification » de la Constitution.
Depuis l’époque coloniale, l’Eglise a toujours eu en RDC « une ascendance morale » et a souvent été « une sorte de recours pour les grandes questions d’intérêt national », a expliqué à l’AFP le politologue congolais Christian Moleka.
Lors des manifestations anti-Kabila à partir de 2015, des mouvements proches de l’Eglise avaient initié nombre de protestations, réprimées dans le sang.












