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Route de la méthamphétamine : le cartel de Sinaloa relie l’Afrique australe à l’Australie

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La route de la méthamphétamine du cartel mexicain de Sinaloa passe désormais par l’Afrique australe, selon la police sud-africaine. Sept laboratoires ont été découverts en deux ans en Afrique du Sud, dont un site capable de produire cinq tonnes par mois. Les enquêteurs soupçonnent ce réseau d’approvisionner l’Australie, où cette drogue atteint des prix record.

Route de la méthamphétamine : un laboratoire géant démantelé à Swartruggens

À leur arrivée à Johannesburg, des voyageurs mexicains ont présenté un projet de vacances ordinaire. Ils ont assuré aux agents de l’immigration qu’ils voulaient admirer les Big Five, ces éléphants, rhinocéros, lions, léopards et buffles qui attirent chaque année des millions de visiteurs dans les parcs sud-africains.

La police décrit une tout autre réalité. Selon elle, ces hommes étaient des chimistes dépêchés par le cartel de Sinaloa pour monter un laboratoire de méthamphétamine à l’échelle industrielle. D’après les enquêteurs, ce site figure parmi les sept mis au jour lors de descentes qui se sont multipliées depuis deux ans dans le pays.

L’installation se trouvait près de Swartruggens, à 175 km au nord de Johannesburg. La police sud-africaine la soupçonne d’appartenir à un réseau bâti par le cartel en Afrique australe. Sa vocation présumée : alimenter le marché australien.

Cinq tonnes par mois

Le potentiel du site donne la mesure de l’affaire. Il pouvait produire cinq tonnes par mois de cette drogue de synthèse hautement addictive, selon Ze-ev Krein. Ce responsable dirige la section chargée de la lutte contre le trafic international de drogue au sein de la Directorate for Priority Crime Investigations (DCPI).

Rapportée au prix de gros pratiqué en Australie, cette production représente près d’un milliard d’euros. Le laboratoire tournait depuis au moins mars 2025. C’est à cette date que les ressortissants mexicains sont entrés en Afrique du Sud, munis d’un visa touristique valable trois mois.

Une saisie australienne passée au crible

Les enquêteurs tentent désormais de relier ce site à une prise effectuée à l’autre bout de l’océan Indien. « Dans un cas précis », après une saisie cette année « en Australie, nous cherchons à établir que la méthamphétamine provenait du laboratoire de Swartruggens », indique Devon Naicker. Il dirige l’Office des stupéfiants (Saneb) du DCPI, unité d’élite de la police sud-africaine surnommée les Hawks.

Deux indices orientent les soupçons vers cette petite ville au charme suranné. Le supérieur de Ze-ev Krein cite le « passage par le port de Durban », sur la côte est, ainsi que la « manière dont elle était conditionnée ».

Une toile tissée de ferme en ferme

Les investigations en cours dessinent peu à peu la carte des implantations du cartel en Afrique australe. Elles révèlent aussi un mode opératoire récurrent, que l’on retrouve jusqu’au Nigeria, en Afrique de l’Ouest.

Seize Mexicains arrêtés depuis 2024

Le bilan judiciaire s’alourdit. Depuis 2024, seize ressortissants mexicains ont été interpellés en Afrique du Sud lors de coups de filet visant des laboratoires distincts.

La présence du cartel n’est pourtant pas nouvelle. Le premier laboratoire portant sa signature dans le pays a été découvert en 2020 à Marble Hall. Cette petite ville agricole, nichée au milieu des champs, se situe à plus de 200 km au nord-est de Johannesburg.

Treize prévenus à Swartruggens

L’affaire de Swartruggens réunit treize prévenus aux profils disparates. On compte cinq Mexicains, deux Mozambicains, un Zimbabwéen et cinq Sud-Africains. Parmi ces derniers figurent quatre Afrikaners, membres de la famille propriétaire de la ferme où la drogue était fabriquée.

Tous ont été arrêtés en mai sur place. Ce laboratoire est le plus important démantelé dans le pays cette année, à la fois par sa taille et par le volume saisi : 481 kg.

Une source ayant connaissance de l’enquête décrit une stratégie de recrutement ciblée. « Cette organisation criminelle semble cibler les agriculteurs en difficulté, mais pas toujours », explique-t-elle.

À Swartruggens, la famille avait acquis cette réserve privée en 2024. Les parents doivent aussi comparaître dans un autre dossier, pour avoir loué un terrain où l’on produisait du mandrax (méthaqualone), un sédatif destiné au marché local.

Des sites isolés, mais proches des grands axes

Les laboratoires partagent une géographie commune. S’ils sont toujours implantés dans des exploitations agricoles, « ils sont proches des routes nationales », relève Ze-ev Krein.

Swartruggens confirme ce constat. Les habitations s’y sont développées le long de la nationale 4, un grand axe bordé d’une église d’architecture coloniale néerlandaise qui rappelle un glaçage pâtissier.

Un flux continu de produits chimiques

La logistique explique ce choix. « Ils ont besoin d’un approvisionnement continu en produits chimiques sur le site », souligne Devon Naicker.

Le patron du Saneb avance un ordre de grandeur. Il évalue à cinq tonnes les solvants, réactifs et catalyseurs découverts en août dans le laboratoire de Musina, dans le nord, à la frontière zimbabwéenne. L’opération a été conduite en coopération avec la DEA et le département américain de la Sécurité intérieure.

Selon les enquêteurs, ces substances arrivent d’Inde et de Chine par les ports sud-africains. En avril 2023, les douanes ont repéré un conteneur suspect à son arrivée à Durban, troisième port du continent en volume de marchandises. Sa filature jusqu’à un centre de stockage de Midrand, entre Pretoria et Johannesburg, a conduit les forces de l’ordre à cinq autres unités remplies de produits chimiques et d’équipements.

Des installations à l’échelle industrielle

La taille des installations constitue une autre marque distinctive. Pour les forces de l’ordre, cette dimension industrielle caractérise le cartel.

Le laboratoire découvert début septembre à Klipvoor est sans doute en relève. Installé lui aussi dans une ferme, à environ 200 km au nord de Johannesburg, il présente des traits familiers. « Cela ressemble à une configuration mexicaine », juge Devon Naicker.

Les cartels recourent à la méthode dite P2P, fondée sur la phényl-2-propanone, un produit jusque-là introuvable en Afrique du Sud. Ils fabriquent également eux-mêmes les précurseurs, la matière première chimique de la méthamphétamine. Cette pratique leur permet de contourner la liste des substances réglementées des Nations unies.

Une odeur perceptible à des kilomètres

Cette étape de fabrication présente un inconvénient pour les producteurs. Elle « dégage une odeur vraiment nauséabonde », rapporte Devon Naicker.

« On peut la sentir à des kilomètres si le vent souffle dans cette direction. C’est l’une des raisons pour lesquelles ils choisissent des sites isolés », analyse-t-il.

Les cuves de réaction de plusieurs centaines de litres saisies portent elles aussi la griffe des cartels.

« C’est du matériel industriel, mais fabriqué à la main. On ne le trouve nulle part en magasin. On pense qu’ils font venir leurs propres chaudronniers pour construire toutes ces cuves que vous voyez », détaille une source ayant connaissance de l’enquête.

Le même schéma au Nigeria

Le scénario sud-africain se répète presque trait pour trait au Nigeria. Dans ce pays, la production et le trafic de méthamphétamine, soupçonnés d’être liés aux cartels mexicains de Sinaloa et de Jalisco Nouvelle Génération, ont refait surface. Ce retour intervient une décennie après que les autorités ont pensé avoir éradiqué le phénomène.

En dix ans, 28 laboratoires clandestins de méthamphétamine y ont été démantelés. Cinq d’entre eux impliquaient des Mexicains.

En mai, les autorités ont investi un laboratoire dans l’État rural d’Ogun, dans le sud-ouest. Il s’agit du plus grand site de production de méthamphétamine jamais découvert au Nigeria.

Sept Nigérians et trois Mexicains, accusés de liens avec des cartels, ont été arrêtés. Un autre ressortissant mexicain a été interpellé en juin lors d’une opération dans l’État d’Oyo, également dans le sud-ouest.

Route de la méthamphétamine : pourquoi l’Afrique du Sud attire le cartel

Plusieurs atouts font du pays une base de production recherchée. L’Afrique du Sud « est l’endroit parfait » pour fabriquer cette drogue, estime une source sécuritaire.

Celle-ci avance trois arguments. Elle évoque d’abord « l’immensité des espaces », propice à la dissimulation des laboratoires. Elle cite ensuite « les connexions maritimes ou aériennes » qui relient le pays au monde entier, puis « la corruption » qui facilite les trafics.

Les échanges commerciaux complètent ce tableau. Près d’un tiers du commerce sud-africain s’effectue avec la Chine et l’Inde. Or c’est dans ces deux pays que sont fabriqués les ingrédients essentiels à la composition de la méthamphétamine.

Le marché australien, le plus lucratif au monde

La destination finale explique l’ampleur des moyens déployés. Un rapport conjoint publié en 2024 par l’agence américaine de lutte contre le trafic de drogue (DEA) et les polices australienne et néo-zélandaise qualifiait les deux pays de « marché de la drogue le plus lucratif au monde ».

Selon ce document, les prix y sont 65 à 100 fois plus élevés qu’aux États-Unis. Il précisait aussi qu’« à l’exception du cannabis, la méthamphétamine est la drogue illicite la plus consommée » là-bas.

Les liens entre ce marché et le cartel ne datent pas d’hier. La police australienne a déjà établi par le passé que des sections locales des Comancheros s’approvisionnaient en drogues, notamment auprès du cartel de Sinaloa. Ces gangs de motards sont accusés d’être liés, entre autres, au trafic de méthamphétamine.

Une filière déjà active entre Johannesburg et Sydney

Un cas récent illustre l’existence de ce corridor. En janvier dernier, une femme de 32 ans a été interpellée à sa descente d’avion à Sydney, en provenance d’Afrique du Sud. Elle transportait dans ses bagages 39 kg de méthamphétamine sous forme de « poudre ».

Réactions et témoignages : des enquêteurs aux habitants

Les autorités australiennes restent prudentes. Interrogée par l’AFP, la police australienne a confirmé une « intensification des activités des cartels mexicains sur le marché australien ». Elle a toutefois refusé de commenter l’existence d’un tel trafic avec l’Afrique du Sud « en raison de la sensibilité des opérations ».

Une organisation hiérarchisée

Côté sud-africain, Devon Naicker décrit une implantation en deux temps. « De hauts responsables de l’organisation viennent mettre le réseau en place, puis laissent des compatriotes sur place pour le gérer, notamment des personnes maîtrisant la chimie pour fabriquer la méthamphétamine », expose-t-il.

Dans d’autres cas, les cartels forment des locaux de fabrication, puis se contentent de venir contrôler le bon déroulement des opérations. Ce fut le cas dans le laboratoire démantelé en février 2024 à Krugersdorp, à 36 km au nord-ouest de Johannesburg.

Quelle que soit la configuration, les arrestations touchent surtout les exécutants. « Ceux qui sont attrapés sont en bas de la chaîne », juge une source ayant connaissance de l’enquête.

Des « otages » bien nourris

Les cinq Mexicains interpellés en mai à Swartruggens appartiennent à cette catégorie. Ils ont affirmé être venus pour les Big Five. Selon leur version, la personne venue les chercher à l’aéroport les aurait ensuite retenus contre leur gré, confisqué leurs passeports et laissés dans ces lieux isolés.

Une source ayant connaissance de l’enquête accueille ce récit avec ironie. Pour des otages, elle les juge « très bien traités ». « Leur nourriture était haut de gamme, leurs bouteilles d’alcool aussi », s’amuse-t-elle.

Autre détail relevé par cette source : ces prétendus amateurs de safari ignoraient totalement quels animaux composent les Big Five, ricane-t-elle.

Au Nigeria, un transfert de savoir-faire

Au Nigeria, un porte-parole de la National Drug Law Enforcement Agency (NDLEA), Femi Babafemi, décrit une mécanique similaire. Le pays dispose lui aussi de vastes zones rurales reculées et d’un trafic portuaire et aérien intense. Les cartels « sont venus transmettre leur expertise technique à leurs collaborateurs locaux », explique-t-il.

« Après qu’ils ont été chassés, les collaborateurs locaux ont pris le relais », poursuit le porte-parole. Selon lui, les deux laboratoires démantelés visaient l’export : « La production industrielle constatée dans les deux laboratoires confirme qu’ils ciblaient le marché international, en particulier l’Europe, l’Asie du Sud-Est et l’Océanie. »

Femi Babafemi avance aussi une explication. D’après lui, cette montée en puissance des cartels tient en partie à la pression accrue exercée sur la production en Amérique latine par les gouvernements de la région et par les États-Unis.

À Abidagba, des voisins trompés

Sur le terrain, les riverains n’avaient rien soupçonné. Avant la descente de mai dans l’État d’Ogun, les habitants d’Abidagba et du village voisin d’Iroto voyaient d’un bon œil l’activité croissante dans la forêt toute proche.

Des chantiers avaient démarré. « Nous avons entendu des rumeurs selon lesquelles ils allaient y construire un lotissement », raconte Florence Banjo, 59 ans. « J’étais contente qu’ils finissent enfin par goudronner la route qui mène à notre village. »

À la place d’un lotissement, les nouveaux arrivants avaient érigé le plus grand laboratoire de méthamphétamine jamais découvert dans le pays.

Route de la méthamphétamine : extension régionale et consommation locale

Pour Vanda Felbab-Brown, l’expansion des cartels hors de leur territoire d’origine appelle la vigilance. La directrice de l’Initiative sur les groupes armés non étatiques de la Brookings Institution le formule sans détour : « Si l’objectif est de freiner le trafic ou de réduire l’influence des cartels, il faut s’inquiéter sérieusement du développement de leurs activités en dehors de leur principal bastion, qui est le Mexique. »

Le Mozambique à son tour concerné

Le phénomène s’étend aussi au Mozambique. Il y a encore quelques années, ce pays était considéré comme un lieu où la drogue ne faisait que transiter.

En avril, deux ressortissants mexicains y ont pourtant été arrêtés à l’aéroport de Maputo. Au domicile de leur complice présumé, un Mozambicain, les autorités ont saisi de très grandes quantités de produits chimiques susceptibles de servir à fabriquer de la méthamphétamine. Selon Devon Naicker, ces substances venaient d’Afrique du Sud.

Une consommation en hausse

Les conséquences se font déjà sentir sur place. Au Nigeria comme au Mozambique, les autorités s’inquiètent de la progression de la consommation locale. Elles l’attribuent à la production et au transit à grande échelle de cette drogue de synthèse.

Antonio De Vivo, chef du bureau de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) à Maputo, en rappelle le mécanisme. « Les intermédiaires sont souvent payés en drogue plutôt qu’en espèces et doivent par la suite écouler ce produit sur place », souligne-t-il.

Paulo Ferrao mesure les effets au quotidien. Ancien toxicomane, ce jeune homme de 27 ans travaille désormais au centre de désintoxication Remar, près de Maputo. Il observe que les jeunes accèdent plus facilement aux drogues et témoigne : « Nous recevons davantage de cas de méthamphétamine. »

Les procédures en cours

En Afrique du Sud, plusieurs dossiers restent ouverts. Le dossier de Swartruggens compte treize prévenus, arrêtés en mai sur le site. Les parents de la famille propriétaire de la ferme doivent en outre comparaître dans l’affaire de mandrax.

Les Hawks poursuivent de leur côté leurs vérifications. Ils cherchent à établir si la méthamphétamine saisie cette année en Australie a bien été produite à Swartruggens.

Source : Agence France-Presse

 

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