Un traitement contre la drépanocytose sort désormais d’une usine sénégalaise. Le laboratoire Teranga Pharma commercialise Drépaf, premier générique d’hydroxyurée fabriqué localement en Afrique. Les enfants, jusqu’ici privés de formulation adaptée, figurent au cœur de cette initiative.
Un traitement contre la drépanocytose désormais produit à Dakar
Teranga Pharma a lancé Drépaf en novembre 2025. Ce médicament constitue le premier générique d’hydroxyurée fabriqué localement sur le continent africain.
Le produit se décline en deux dosages. Les adultes disposent d’une forme à 500 mg, les enfants d’une forme à 100 mg.
L’entreprise avance un objectif chiffré, « réduire les crises par trois ». Elle présente son traitement local comme plus accessible et mieux adapté aux réalités des patients.
L’hydroxyurée sert de référence thérapeutique. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) recommande cette molécule, dont l’usage permet, selon l’institution, de réduire « les crises douloureuses, les hospitalisations, les besoins en transfusion (sanguine) et la mortalité ».
Ce générique nourrit deux espoirs distincts. Il doit combler le manque de traitements adaptés aux jeunes patients et alléger la dépendance aux médicaments importés, plus coûteux.
Plusieurs pays du continent suivent déjà le dossier avec intérêt.
Quatre milliards de francs CFA investis à Mbao
L’initiative repose sur un financement de 4 milliards de francs CFA, soit 6,1 millions d’euros. L’usine du groupe s’étend sur un site de 9 000 mètres carrés à Mbao, dans la banlieue est de Dakar.
Le prix constitue l’autre argument du laboratoire. Au prix d’usine, les deux conditionnements s’affichent respectivement à 3 000 FCFA (4,60 euros) et 1 500 FCFA (2,30 euros).
Hydréa et Siklos, disponibles jusqu’alors, atteignent des tarifs jusqu’à trois fois supérieurs. L’écart pèse sur des familles qui achètent un traitement au long cours.
Cet investissement traduit un pari industriel. Le groupe mise sur une fabrication locale pour agir sur le coût final du médicament.
Une formulation pédiatrique dès neuf mois
Le docteur Mouhamadou Sow dirige Teranga Pharma. Ce pharmacien souligne que la version enfant de Drépaf comble un vide dans la prise en charge pédiatrique, avec une formulation adaptée dès l’âge de neuf mois.
« Ces enfants n’avaient aucune solution pharmaceutique adaptée. Les médecins devaient souvent traiter les conséquences de la maladie plutôt que de pouvoir agir à sa source, au niveau des globules rouges », explique-t-il à l’AFP depuis l’usine du groupe.
Le traitement contre la drépanocytose face à la dépendance aux importations
La drépanocytose touche près de huit millions de personnes dans le monde. Cette maladie génétique héréditaire frappe très inégalement les continents.
L’Afrique concentre à elle seule près de 80 % des personnes atteintes. Le continent reste pourtant largement tributaire de traitements coûteux importés d’Europe et d’Amérique, à commencer par l’hydroxyurée.
Les ruptures d’approvisionnement aggravent cette fragilité. Une étude publiée en 2023 dans Blood, revue de l’American Society of Hematology (ASH), rapporte que 78 % des professionnels de santé interrogés dans 13 pays d’Afrique subsaharienne francophone ont signalé des ruptures fréquentes d’hydroxyurée.
Ces pénuries concernent donc la molécule même que l’OMS recommande, dans des pays où la maladie reste très répandue.
Mamadou, 18 ans, vit au rythme des crises
À 18 ans, Mamadou Tahirou a l’apparence d’un enfant de 12 ans. Sa silhouette amaigrie raconte des années de souffrance liées à la drépanocytose.
L’AFP l’a rencontré dans sa famille, à Dakar. Les yeux saillants, les traits marqués par la fatigue, il décrit un quotidien rythmé par les crises.
Douleurs osseuses, anémie sévère, fatigue extrême, maux de tête intenses : ces symptômes le conduisent régulièrement à l’hôpital, relate-t-il. Sa mère, Rabiatou, 40 ans, assiste impuissante à ces épisodes, les yeux embués de larmes.
Les accès de douleurs surviennent parfois en pleine classe. Le jeune homme doit alors s’absenter des cours, et sa scolarité s’en trouve perturbée.
« J’avais trois ans quand on m’a diagnostiqué la drépanocytose. Depuis, je vis avec », confie-t-il à l’AFP, affaissé dans le salon de la maison familiale.
Patients et associations décrivent moins de crises
Maguèye Ndiaye préside l’Association sénégalaise de lutte contre la drépanocytose (ASD). Selon lui, Drépaf représente surtout une avancée pour la prise en charge des enfants.
« Jusqu’ici, les patients devaient acheter deux boîtes de 20 comprimés. Désormais, une seule boîte de Drépaf, qui en contient 60, suffit, pour le même prix », souligne-t-il.
Le changement porte donc sur le conditionnement autant que sur la dépense engagée par les familles.
Lala Dieng décrit une évolution comparable. Son fils de 17 ans a reçu son diagnostic il y a six ans.
« Les médecins prescrivaient Hydrea 500 pour atténuer ses crises. Tout récemment, il est passé au Drépaf 100 et je constate qu’il en fait beaucoup moins », confie-t-elle à l’AFP.
Au Centre national de transfusion sanguine de Dakar, Maguèye Ndiaye dit voir défiler de nombreux patients dont la vie s’est améliorée. Il attribue cette évolution à la sensibilisation au dépistage précoce et pré-nuptial.
Le traitement contre la drépanocytose visé pour l’Afrique subsaharienne d’ici 2030
Teranga Pharma travaille actuellement avec un partenaire technique indien. Cette coopération doit renforcer progressivement la production et permettre d’approvisionner d’autres pays africains.
« Nous travaillons déjà avec le Burkina Faso, la Guinée et la Côte d’Ivoire », indique le laboratoire. L’entreprise a également reçu des demandes de la RDC, du Gabon et du Cameroun.
L’échéance annoncée porte sur 2030. À cette date, le groupe ambitionne de couvrir l’ensemble de la demande provenant d’Afrique subsaharienne.
Cette ambition s’inscrit dans une stratégie visant à renforcer la souveraineté pharmaceutique du continent.
Une prise en charge globale défendue par l’ASD
Porteur génétique de la drépanocytose, Maguèye Ndiaye partage son expérience depuis 20 ans. Cet homme d’une soixantaine d’années s’engage dans la sensibilisation autour de la maladie.
Le 19 juin, à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre la drépanocytose, il a réuni des spécialistes de différents horizons. Il défend une prise en charge globale, à la fois médicamenteuse et psycho-sociale, convaincu qu’elle peut contribuer à améliorer l’espérance de vie des malades.
Source : Agence France-Presse












