L’arrestation du rappeur Gims a mis en lumière un réseau de blanchiment international resté longtemps dans l’ombre. Les enquêteurs français soupçonnent une organisation « quasi-industrielle » d’avoir blanchi plus d’un milliard d’euros. Au centre du dossier apparaît un promoteur immobilier marocain, désigné comme l’« homme-clé » du système.
Un réseau de blanchiment international évalué à plus d’un milliard d’euros
La mise en examen de Gims, au printemps, a attiré l’attention des médias. Les investigations visent pourtant une cible plus vaste : un circuit de blanchiment dont le montant atteindrait le milliard d’euros.
Les estimations ont fortement évolué. Début 2026, des sources proches de l’enquête évaluaient à quelque 300 millions d’euros les fonds blanchis entre 2019 et 2025, pour le compte de « milliers de clients ».
Une source proche du dossier avance désormais un autre ordre de grandeur. Selon elle, le réseau aurait blanchi « plus d’un milliard d’euros depuis 2014 ».
Les mécanismes présumés de la lessiveuse
En mars, le Parquet national anti-criminalité organisée (Pnaco) a résumé les soupçons. Le réseau est suspecté « d’offrir à des dirigeants de sociétés la possibilité de convertir des fonds en espèces ». Il aurait aussi permis « à ces sociétés de minimiser frauduleusement leur imposition sur la base de fausses facturations ».
Reste la question de l’usage de ces espèces. Une deuxième source proche du dossier cite plusieurs pistes : « payer des travailleurs non déclarés », « usages à des fins personnelles », « corrompre ». Elle précise toutefois que les « différentes fins restent à établir ».
Deux policiers mis en examen
Le volet corruption a déjà connu des développements. En juin, Le Monde a révélé la mise en examen de deux policiers pour corruption. D’autres sources proches du dossier ont confirmé cette information à l’AFP.
Gims parmi les bénéficiaires présumés
Des dirigeants d’entreprises figurent parmi les bénéficiaires présumés. Le rappeur congolais Gims, artiste le plus écouté en France en 2025, en fait également partie. Son interpellation à l’aéroport de Paris-Charles de Gaulle, en mars 2026, a propulsé l’affaire sur le devant de la scène.
Gims, le projet Sunset Village et le promoteur L.A.S.
Le Pnaco a détaillé les motifs de la mise en examen du chanteur. Elle repose sur des soupçons de « blanchiment de fonds provenant d’activités illégales et la dissimulation de leur origine ». Le parquet évoque aussi une « utilisation de fonds d’origine illicite aux fins d’investissements immobiliers importants à l’étranger ».
Un projet retient particulièrement l’attention : Sunset Village, à Marrakech, au Maroc. Gims en assurait la promotion. Depuis, l’artiste a été remis en liberté et placé sous contrôle judiciaire.
Pendant sa garde à vue, le rappeur s’est défendu. Il a évoqué un simple « contrat d’image », selon l’une des sources proches du dossier.
Un « homme-clé » au Maroc
D’après une source policière, Sunset Village est porté par un promoteur immobilier marocain. Cet homme, désigné par les initiales L.A.S., est accusé d’être l’« homme-clé » du réseau.
Plusieurs rôles lui sont reprochés. Il aurait organisé la collecte de fonds et mis en place des sociétés rebonds. Il aurait également noué des contacts au Moyen-Orient pour garantir des systèmes de compensation.
Un homme d’affaires jamais entendu par les juges
À ce stade, la justice française n’a pas encore interrogé cet homme d’affaires. Son avocat, Me Jérémie Assous, assure que son client le regrette.
« Il a d’ailleurs fait part, à plusieurs reprises, de sa volonté d’échanger avec les juges chargés de cette instruction », affirme le conseil. Selon lui, L.A.S. « conteste intégralement les fonctions et le rôle que lui attribue l’accusation ».
L’avocat défend aussi le profil de son client. « C’est un chef d’entreprise qui emploie plus de 700 personnes au Maroc et œuvre à la réalisation de projets immobiliers d’envergure, dont les financements sont parfaitement légaux et dûment vérifiés », poursuit-il.
La version du parquet
Le Pnaco présente une tout autre version. Interrogé par l’AFP, il indique que les magistrats instructeurs ont déjà « convoqué à plusieurs reprises » L.A.S. Ce dernier ne s’est toutefois « jamais présenté ».
« Les juges d’instruction sont très enclins à recevoir ses déclarations », souligne le ministère public. Il ajoute qu’« une nouvelle convocation lui a récemment été adressée pour audition, dans les prochaines semaines, par les services enquêteurs ».
L’architecture du réseau de blanchiment international
Les investigations de l’Office national anti-fraude (Onaf), dont l’AFP a eu connaissance, dessinent l’organisation de cette nébuleuse présumée. Plus de 2.000 sociétés y effectuent des virements vers plus de 50 entreprises « blanchisseuses ». Ces transferts s’appuient sur de fausses factures, produites à un rythme « quasi-industriel ».
Les structures blanchisseuses sont souvent des coquilles vides. Des gérants de paille les dirigent. Elles ne disposent ni de locaux ni de salariés.
Un dernier étage vise à brouiller les pistes. Des sociétés « rebonds », implantées de l’Europe à la Chine en passant par l’Inde, récupèrent une « grosse partie des fonds ». L’objectif consiste à éviter toute traçabilité.
Une « sophistication jamais vue »
Une source proche du dossier décrit un système connu, mais d’une ampleur hors norme. « C’est un blanchiment et de la compensation classiques, mais avec des montants astronomiques et une sophistication jamais vue », commente-t-elle.
Les enquêteurs cherchent désormais à comprendre « tous les rouages : organisateurs, bénéficiaires, facilitateurs », selon cette même source.
Vingt-deux mises en examen et une clé USB décisive
Le dossier s’est étoffé au fil des mois. Selon le Pnaco, vingt-deux personnes ont été mises en examen à ce jour.
Parmi elles figurent deux « lieutenants » de L.A.S. La « comptable » supposée du réseau a également été mise en examen. La source policière la qualifie de « cheville ouvrière ».
Sa clé USB s’est révélée précieuse pour les enquêteurs. Elle a conduit à des distributeurs-collecteurs présumés, identifiés sous des alias variés, comme « Zink Picsou » ou « Cyra ».
Un nouveau suspect écroué
Il y a une quinzaine de jours encore, ce support a permis de remonter jusqu’à un nouveau suspect. Âgé d’une vingtaine d’années, cet homme est domicilié dans les Hauts-de-Seine. Selon Le Parisien, il est accusé d’avoir collecté au moins une dizaine de millions d’euros.
Des sources proches du dossier ont confirmé sa mise en examen. L’homme a été écroué.
Le réseau de blanchiment international et ses ramifications dans les Hauts-de-Seine
Cette interpellation met en évidence une particularité de l’affaire. La structure soupçonnée opère à l’échelle internationale. Le dossier se resserre pourtant autour de liens familiaux dans les Hauts-de-Seine, près de Paris.
« Zink Picsou », distributeur-collecteur présumé, réside à Nanterre. Il est en contact avec une société blanchisseuse imputée à l’un de ses cousins éloignés.
Ce cousin vit à Saint-Cloud, dans les Hauts-de-Seine. Il était déjà connu pour une affaire de stupéfiants remontant à vingt ans. Les enquêteurs le considèrent comme l’un des « lieutenants » de L.A.S.
« Cyra » et les 232 millions d’euros
« Cyra » a grandi à Nanterre, dans la banlieue parisienne. Il est soupçonné d’avoir ventilé près de 232 millions d’euros.
L’intéressé affirme que son foyer vit avec 700 euros par mois. Des éléments d’enquête indiquent pourtant qu’il a perçu près de 1,4 million d’euros.
Suite attendue : l’audition de L.A.S. au cœur de l’instruction
Plusieurs zones d’ombre subsistent. Les différentes fins auxquelles servaient les espèces restent à établir, selon l’une des sources proches du dossier.
La prochaine étape concerne le promoteur marocain. Une nouvelle convocation lui a été adressée pour une audition par les services enquêteurs dans les prochaines semaines. Son avocat assure qu’il souhaite s’expliquer devant les juges et qu’il conteste intégralement le rôle qui lui est attribué.
Source : Agence France-Presse












