L’économiste Eugène Nyambal, ancien du FMI et de la Banque mondiale, dresse un réquisitoire contre ce qu’il qualifie de « gestion criminelle » des ressources publiques. Entre concessions minières bradées, contrats douaniers désavantageux et fuite des capitaux bancaires, il décrit un pays dont les ressources sont « mises en concession » au détriment de ses citoyens. Plongée au cœur de ces anomalies de gestion.
Un inconnu du grand public qui connaît les dossiers
Pendant des années, le nom d’Eugène Nyambal est resté ignoré du grand public camerounais. Les milieux financiers le connaissaient pourtant. Il a conseillé le FMI sur le dossier du Cameroun et a joué un rôle constant dans les négociations qui ont conduit à l’initiative PPTE. Il a aussi été limogé du FMI en 2009 et accuse depuis l’institution de l’avoir écarté à cause de ses critiques du projet minier Geovic.
Son passage dans l’émission Fauteuil rouge, animée par Morgan Palmer, l’a placé pour la première fois devant un large public. En une heure et demie, il a décrit un Cameroun « devenu une espèce de comptoir, qui profite à tout le monde sauf aux Camerounais ». Le diagnostic mérite l’attention. Ses chiffres méritent la vérification. Cet article s’attache aux deux.
Geovic, le dossier d’une vie
Ce qu’affirme l’économiste
Selon Eugène Nyambal, le gisement de cobalt, de nickel et de manganèse de Nkamouna, dans l’Est, aurait été concédé en 2003 pour 10 millions de francs CFA, soit environ 16 000 euros. Il évoque une superficie de plus de 2 700 km². La presse spécialisée parle d’un permis d’environ 1 650 km².
Les faits établis sont déjà lourds. En 2008, le Cameroun a obtenu l’autorisation d’utiliser 60 millions de dollars de fonds publics administrés par le FMI pour investir dans cette concession. Les actionnaires locaux de la filiale GeoCam n’ont jamais été identifiés par le gouvernement.
Toujours selon l’économiste, cet argent aurait transité par le ministère des Finances avant de repartir vers les îles Caïmans. L’État se serait en outre engagé à rembourser 85 millions de dollars de dépenses comptabilisées comme des prêts à 25 %, avant tout début d’exploitation. Interrogée sur les actionnaires camerounais, Christine Lagarde aurait maintenu qu’il s’agissait notamment d’une institutrice de Douala et de son mari au chômage.
Une réserve s’impose. Le FMI conteste le lien entre ce dossier et le départ de son ancien cadre : une enquête éthique menée en 2010 n’a pas établi qu’il avait été renvoyé en représailles.
Ce qui se joue aujourd’hui
La mine n’a jamais produit. Par décret présidentiel de février 2025, l’État a retiré le permis à Geovic Cameroun et l’a rétrocédé à la Sonamines. Le dossier n’est pas clos pour autant. Selon un communiqué de l’ambassade des États-Unis du 24 septembre 2026, la société American Renaissance Minerals négocie la relance du gisement. Elle a conclu en janvier 2026 un accord avec Geovic Ltd pour obtenir sous licence les données techniques historiques du projet.
Eugène Nyambal y voit le retour du schéma qu’il combat depuis dix-sept ans. Aucun nouveau permis n’a été accordé à ce jour. La transparence de la procédure sera le premier test.
Mbalam, le prix de l’improvisation
Le coût du bradage ne relève plus de l’hypothèse. En juillet 2026, un tribunal arbitral de la CCI a condamné le Cameroun à verser environ 616 millions de dollars, près de 355 milliards de francs CFA, à l’Australien Sundance pour le gisement de fer de Mbalam. En janvier 2026, la même société avait perdu une procédure comparable contre le Congo. Le tribunal reproche notamment à Yaoundé d’avoir attribué le permis à un tiers malgré une ordonnance d’urgence rendue par la CCI en 2022.
Eugène Nyambal affirme qu’une action commune avec Brazzaville aurait épargné cette facture aux contribuables. L’hypothèse est invérifiable, et le reproche central du tribunal vise une faute propre à l’État camerounais. La leçon demeure. Mal négocier une concession coûte cher. La retirer sans respecter le droit coûte plus cher encore.
Douanes : les chiffres et le fond
La SGS
L’économiste affirme que la SGS percevrait 20 milliards de francs CFA par mois pour un équipement qu’il évalue à 8 milliards. Le chiffre ne résiste pas au calcul. Le contrat de scanning signé en 2015 au Port autonome de Douala facture 60 000 francs CFA le conteneur de 20 pieds et 85 000 francs CFA le conteneur de 40 pieds, pour environ 300 000 conteneurs scannés en 2025. Cela représente environ 20 milliards par an, pas par mois.
Le fond de la critique reste d’actualité. La presse fait état d’un rapport recommandant de dessaisir la SGS du scanning au port de Douala. Des instructions contradictoires de la présidence et du Premier ministre sur ce contrat ont par ailleurs été rendues publiques. Eugène Nyambal se trompe de chiffre, pas de dossier.
Les APE
Le Cameroun est le seul pays de la CEMAC à appliquer l’accord de partenariat économique avec l’Union européenne. Selon l’économiste, cet accord n’aurait rien apporté et aurait amputé les recettes douanières. Celles-ci plafonneraient autour de 1 100 milliards de francs CFA, contre près de 3 000 milliards en Côte d’Ivoire, à population comparable. Pour 2026, les autorités attendent plus de 1 200 milliards de la douane. Pendant ce temps, dit-il, le petit commerçant de Maroua ou de Douala est poursuivi partout par le fisc.
Banques et entreprises publiques : une politique sans ligne
Une banque rachetée, peut-être pour être revendue
Le 12 mai 2026, l’État a finalisé le rachat des 58,08 % détenus par Société Générale dans sa filiale camerounaise, pour 129 milliards de francs CFA, soit environ 230,5 millions de dollars. Il contrôle désormais 83,68 % du capital, les 16,32 % restants étant détenus par SanlamAllianz. La banque s’appelle aujourd’hui General Bank of Cameroon.
Eugène Nyambal évoque 230 milliards empruntés en eurobonds pour cet achat. Tout indique une confusion entre millions de dollars et milliards de francs CFA. Le financement par eurobonds n’est pas documenté. Il attribue aussi à la banque 50 milliards de bénéfices annuels. Son bénéfice 2025 s’élevait à 21,69 milliards.
Sa crainte principale est en revanche fondée. Forbes Afrique note que cette prise de participation pourrait n’être que transitoire. Selon Financial Afrik, le ministère des Finances aurait privilégié le gabonais BGFIBank, malgré des prescriptions présidentielles en faveur d’une préemption par le tandem CNPS/NSIA. La presse évoque désormais la piste d’un appel d’offres. L’économiste refuse une cession de gré à gré dont personne ne connaîtrait le prix.
Sonara : un partenariat à surveiller
Eugène Nyambal range la Sonara parmi les actifs menacés. Le schéma retenu est un contrat DBFM : le privé conçoit, construit, finance et entretient les installations, tandis que la Sonara reste propriétaire et garde l’exploitation quotidienne. Ce n’est donc pas une concession de trente ans. Le danger est ailleurs. Les documents disponibles ne disent pas encore comment les risques seront répartis entre l’État, la Sonara, les partenaires privés et les consommateurs.
Sosucam, Eneo : des signaux contraires
Le 13 août 2026, Somdiaa a signé la cession de ses 82 % de la Sosucam à un consortium de cinq investisseurs camerounais. Le gouvernement a suspendu l’opération trois jours plus tard. Eugène Nyambal propose d’élargir le tour de table plutôt que de bloquer une reprise nationale. À l’inverse, l’État a racheté les 51 % d’Actis dans Eneo pour 78 milliards de francs CFA, et l’entreprise, rebaptisée Socadel, est désormais entièrement publique.
L’État rachète Eneo et la Société Générale, envisage de céder la seconde, confie la Sonara à un financeur privé et suspend une reprise par des Camerounais. Ni nationalisme économique ni libéralisme assumé. Une absence de ligne, qui profite toujours à ceux qui négocient de gré à gré. L’économiste le résume en un mot : « C’est incohérent. »
La dette, toile de fond
Selon Eugène Nyambal, la dette publique serait passée d’environ 900 milliards de francs CFA après l’initiative PPTE à plus de 15 000 milliards aujourd’hui. Le Cameroun emprunterait sur les marchés à 11 % ou 12 %, quand le Bénin ou la Côte d’Ivoire obtiendrait des taux proches de 6 %. Plus de 5 000 milliards de crédits déjà approuvés dormiraient, faute de projets préparés.
Ces chiffres ne sont pas sourcés. Ils dessinent pourtant une logique cohérente. L’État emprunte cher. Il ne parvient pas à dépenser ce qu’il emprunte. S’y ajoutent les concessions longues. Le prochain gouvernement hériterait ainsi d’un pays à gérer, mais sans les revenus de ses secteurs les plus rentables.
Les limites d’un réquisitoire
Le diagnostic est sévère, souvent juste sur le fond, parfois fragile dans ses chiffres. Cinquante milliards de bénéfices bancaires quand les comptes en affichent moins de vingt-deux. Vingt milliards par mois pour la SGS quand le calcul donne vingt milliards par an. Deux mille sept cents kilomètres carrés quand le permis en couvrait environ seize cent cinquante. Ces écarts n’invalident pas la démonstration. Ils rappellent qu’un réquisitoire, même fondé, se vérifie.
Reste la question du financement. L’économiste veut produire, transformer et investir avec des ressources nationales, dans un pays dont il décrit lui-même l’assiette fiscale comme étroite. Il répond par la réduction du train de vie de l’État, un gouvernement d’une vingtaine de membres, le redressement des entreprises publiques et la mobilisation des crédits dormants. Cette réponse reste à chiffrer.
Une question de souveraineté
Au-delà des chiffres, c’est la souveraineté qui est en cause. Aucun pays ne construit durablement son développement en abandonnant le contrôle de ses ressources, de ses recettes et de ses leviers économiques. Le redressement passe par l’audit public des concessions en cours, des cessions d’actifs par appel d’offres transparent, une maîtrise nationale des douanes et l’émergence d’un capitalisme camerounais capable de transformer les ressources sur place. Nkamouna et la General Bank of Cameroon seront les premiers tests. L’émergence ne se décrète pas dans les discours. Elle commence le jour où les richesses nationales servent d’abord la nation qui les possède.
John Lawson – Décryptage politique Cameroun












