El Niño au Soudan bouleverse une campagne agricole déjà minée par la guerre. Le niveau du fleuve s’effondre, les pluies tardent et des paysans renoncent à cultiver. Le pays affronte la pire crise alimentaire au monde.
El Niño au Soudan : un fleuve qui ne monte plus
Sur les rives asséchées par la chaleur, les agriculteurs soudanais peinent à irriguer leurs cultures. D’autres se rassemblent pour prier. Ils espèrent le retour de la pluie sur des terres craquelées.
Le phénomène climatique s’intensifie actuellement dans l’océan Pacifique et influe sur le climat mondial. Il a retardé l’arrivée de pluies essentielles. Sa marque la plus visible reste la chute vertigineuse du niveau des eaux vitales du Nil.
Au sud de Khartoum, l’agriculteur Al-Tigani Fadlallah désigne une île anormalement visible dans le lit du fleuve. « L’eau la recouvre généralement en juillet, mais on peut encore la voir aujourd’hui », raconte-t-il à l’AFP. Dans ce banc de sable brûlé par le soleil, il voit un mauvais présage.
Deux manques se conjuguent. Du nord du Soudan, près de l’Égypte, jusqu’à la frontière éthiopienne, des agriculteurs ont raconté aux journalistes de l’AFP que l’eau ne monte plus dans le fleuve et ne tombe plus du ciel.
Ce que montrent les mesures et les prévisions
L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime que la campagne agricole se déroule dans un contexte de « risque climatique accru, alimenté par les conditions El Niño ». L’agence onusienne relève des précipitations tardives et de longues sécheresses.
Climatologue et hydrologue au Massachusetts Institute of Technology (MIT), Elfatih Eltahir étudie depuis trente ans le lien entre El Niño et le Nil. Ses travaux montrent que le phénomène est étroitement lié à un faible débit du fleuve.
Une apparition à la fin du printemps, comme cette année, change l’échelle du risque. Elle accroît fortement la menace de sécheresse dans le sud-est du Soudan et le nord-ouest de l’Éthiopie, où le Nil Bleu prend sa source.
Les relevés du grand réservoir régional vont dans le même sens. En juillet, le niveau de l’eau du barrage de la Renaissance, construit par l’Éthiopie sur le Nil Bleu, était inférieur de six mètres à celui de l’année dernière, selon des données de l’université allemande de Tübingen.
Le déficit se lit aussi dans le ciel. Cet été, le bassin du Nil bleu n’a reçu par endroits que la moitié des précipitations habituelles, d’après le Climate Hazards Center de l’université de Californie à Santa Barbara.
Observations paysannes et relevés scientifiques convergent. Les premières décrivent un fleuve trop bas, les seconds mesurent un manque de pluie à la source du Nil Bleu.
Des champs bruns en plein mois d’août
Les agriculteurs de l’État de Gedaref, à la frontière éthiopienne, en subissent déjà les effets. C’est là que l’on cultive la majeure partie des céréales de base du Soudan, notamment le sorgho et le sésame.
Le mois d’août est arrivé sans changer la couleur des champs, habituellement verdoyants. Restés bruns, ils ont poussé des agriculteurs exaspérés à se rassembler pour implorer la pluie.
El Niño au Soudan, dans un pays déjà en guerre
Partout dans le pays, des surfaces agricoles restent en friche. Le Soudan affronte la pire crise alimentaire au monde, sur fond d’une guerre débutée en avril 2023.
Les affrontements opposent l’armée aux paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR). Ils ont fait plus de 200 000 morts. Ils ont aussi plongé près de 20 millions de personnes dans une insécurité alimentaire aiguë.
Des intrants importés hors de prix
À ce conflit s’ajoute la guerre entre l’Iran et les États-Unis, qui a fait s’envoler le prix des engrais et du carburant. Le Soudan importe la totalité de son carburant et la majeure partie de ses engrais, dont les prix ont quintuplé en raison de la guerre au Moyen-Orient.
L’agriculture porte encore les traces directes des combats. Dans l’État d’Al-Jazira, l’autre grenier du pays, Hassan Ahmed s’est attelé avec ses fils à remettre en état l’exploitation familiale centenaire, saccagée l’an dernier par les affrontements. Les conditions météorologiques l’empêchent aujourd’hui de la faire vivre.
Prières, appels à la coopération et mises en garde
Après la prière collective, Abdelmajid Hussein a résumé l’attente des paysans. « Nous avons besoin de ces pluies pour nos cultures et notre bétail, et elles tardent », a-t-il déclaré à l’AFP.
Le ministre de l’Agriculture, Ismat Qurashi, a indiqué à l’AFP que les agriculteurs étaient invités à privilégier les cultures résistantes à la sécheresse et à retarder les semis.
M. Eltahir, lui, vise la gestion du réservoir éthiopien. Il estime qu’une « plus grande transparence et coopération » sont nécessaires entre l’Éthiopie, l’Égypte et le Soudan, alors que le changement climatique entraîne des inondations et des sécheresses plus extrêmes.
Sur le terrain, les doutes s’accumulent. Moussa Yaacoub, 75 ans, cultive du sésame depuis des décennies. Devant sa parcelle assoiffée, il doute de pouvoir mener la saison à terme, alors que ses coûts d’exploitation ont quadruplé.
Hassan Ahmed dit n’avoir jamais connu pareille situation. « J’ai 63 ans et je n’ai jamais vu le Nil aussi bas en août », confie-t-il à l’AFP. « À cette époque, nous devrions déjà avoir sorti notre pompe à eau car la crue aurait détrempé le sol sur plusieurs mètres. »
Terres abandonnées et saison encore incertaine
Pris en étau entre le manque d’eau et l’explosion des coûts, de nombreux paysans abandonnent leurs terres. Déjà, 65 % des surfaces arables sont inutilisables.
Le calcul économique décourage parfois toute récolte. Certains ont « laissé mourir (leurs cultures) parce que la récolte n’en valait tout simplement pas la peine », explique à l’AFP le jeune agriculteur Mohamed al-Tijani, près de Khartoum.
Les prévisions régionales n’annoncent aucun répit. Elles tablent sur des pluies inférieures à la moyenne pour le reste de la saison des pluies.
D’autres poursuivent malgré des comptes perdus d’avance. L’agriculteur Ahmed Othman sait qu’il ne rentrera pas dans ses frais. « Mais au moins, je peux dire que je travaille », dit-il à l’AFP, le dos courbé par des décennies de labeur.
Source: Agence France-Presse











