Un soldat accuse, une romancière condamne, le pouvoir se tait. Dans l’affaire du caporal-chef Mfoula, une seule attitude tient : ni verdict ni mépris.
Le caporal-chef Mfoula, militaire du BIR, accuse l’épouse du secrétaire général de la présidence. Le journaliste Morgan Palmer lui tend le micro. Un titre réplique : « Un soldat en panique accuse dame Ngoh Ngoh ». Calixthe Beyala dénonce un mensonge et des « journalistes crapuleux ». En quelques jours, chacun a choisi son camp.
Nous n’en choisirons pas. Comme Calixthe Beyala, nous ne connaissons pas les acteurs. Comme elle, nous ignorons les manipulations possibles. Mais de cette ignorance, nous tirons la conclusion inverse de la sienne.
Ce que raconte le caporal-chef Mfoula
Une nuit d’avril à Bastos
Il se présente comme le caporal-chef Mfoula Évariste, du BIR, 28 ans, affecté en 2021 à la garde de Ferdinand Ngoh Ngoh et de son épouse. Dans son témoignage diffusé par Le Fauteuil Rouge TV, il raconte une nuit d’avril 2026, à Bastos.
L’épouse du SGPR aurait confisqué les téléphones des cinq gardes, renvoyé trois d’entre eux, placé le chauffeur au rez-de-chaussée et l’aurait isolé au quatrième niveau. Elle lui aurait alors demandé une relation, en lui rappelant qui était son mari. Il affirme avoir obéi sous la menace, puis avoir fui le lendemain.
Deux versions face à face
Selon la rédaction, des responsables du BIR lui auraient conseillé de ne pas revenir. Selon le militaire lui-même, l’épouse du SGPR l’accuserait d’être parti avec quatre millions de francs. Il le nie.
Ce que l’on peut vérifier, et ce que l’on ne peut pas
Un récit précis sur la nuit, vague sur le reste
Le récit de la nuit est précis. Trois gardes et un chauffeur pourraient le confirmer ou le démentir. Une contradiction a été avancée sous la publication même de Calixthe Beyala : la résidence de Ngoh Ngoh à Bastos n’aurait pas quatre niveaux. Mais le militaire ne dit pas dans quel bâtiment la scène aurait eu lieu. Personne, de l’extérieur, n’a accès à cette résidence pour vérifier. Une affirmation répond à une autre.
Sur Ferdinand Ngoh Ngoh, le témoignage reste vague. Relancé deux fois, le militaire répète « il n’est pas humain » sans citer un seul fait. L’accusation de vol n’a pas été examinée non plus.
Le silence du SGPR
La version du SGPR est hors d’atteinte. Ferdinand Ngoh Ngoh ne s’exprime pas, son entourage non plus. Ce n’est pas une faute de la rédaction. C’est la règle d’un système qui ne répond jamais. Et un pouvoir qui ne répond jamais laisse la rumeur parler à sa place.
Un contexte lié à l’affaire Martinez Zogo
En 2024, la presse a fait état d’une expertise judiciaire versée au dossier Martinez Zogo, portant sur des échanges entre le journaliste assassiné et l’épouse du SGPR. En juillet 2026, le capitaine Effoudou a présenté des « relations coupables » avec elle comme l’un des mobiles de l’assassinat. L’avocate de la famille Zogo a rejeté ces accusations. Rien n’est jugé.
Le caporal-chef Mfoula a parlé le 11 septembre, après Effoudou. Son récit peut corroborer une piste. Il peut aussi s’en nourrir, ou être utilisé par d’autres. Dans une guerre de succession, une épouse est une cible commode pour atteindre un mari. Un soldat en détresse est un instrument commode. La riposte qui le dit « paniqué » peut aussi être orchestrée. De l’extérieur, personne ne peut trancher.
Calixthe Beyala et la hiérarchie des victimes
Une femme d’un côté, un caporal de l’autre
La déclaration de Calixthe Beyala repose sur une hiérarchie qu’elle ne nomme jamais. D’un côté, « une femme, une mère, peut-être une grand-mère ». De l’autre, « un caporal ». Or un homme peut être victime d’abus. Un rapport d’autorité peut être exercé par une femme puissante sur un subordonné soumis aux ordres. Si le récit était vrai, le sexe des protagonistes n’y changerait rien. S’il était faux, le grade du menteur n’y changerait rien non plus. La souffrance ne se classe pas.
Intimité ou abus d’autorité
Calixthe Beyala demande qu’on critique cette femme sans toucher à son intimité. Mais le récit ne décrit pas une intimité. Il décrit des gardes de l’État renvoyés sur ordre et une menace adossée au pouvoir d’un mari. S’il est vrai, c’est un abus d’autorité. S’il est faux, c’est une diffamation. Dans les deux cas, c’est l’affaire d’une enquête.
La protection n’attend pas la vérité
Si le caporal-chef Mfoula dit vrai, il a droit à la protection. Si l’on ne peut pas savoir s’il dit vrai, il y a droit quand même. La protection n’est pas la récompense d’une vérité prouvée, c’est la condition pour qu’elle puisse l’être. Un témoin réduit au silence ne se vérifie plus.
La même exigence vaut pour l’épouse du SGPR, qui a droit à la présomption d’innocence. Seule une enquête indépendante peut servir les deux.
Même écoute, autre lecture
Calixthe Beyala a écouté l’interview, comme nous. Elle a entendu les mêmes mots, les mêmes hésitations, les mêmes silences. Elle dit y avoir capté, avec « l’oreille aguerrie d’une romancière », « toutes les nuances de ses mensonges ». Son jugement répond à ses propres codes : ceux d’une écrivaine qui lit les personnages, ceux d’une femme qui voit d’abord une femme attaquée. Ces codes sont respectables. Ce ne sont pas des preuves.
Devant une situation aussi opaque, une seule attitude était tenable : la réserve. Une voix reconnue oriente l’opinion. Quand elle transforme son intuition en verdict, elle ne défend pas seulement une femme. Elle désigne aussi celui qu’on peut écraser.
La même règle s’impose au journaliste, au titre qui ridiculise avant d’examiner, et à nous. La réserve n’est pas de la lâcheté. C’est la forme que prend l’honnêteté quand on ne sait pas.
John Lawson – Décryptage politique Cameroun











