
La tribune des 11 réclame une transition constitutionnelle au Cameroun. Plus qu’un manifeste novateur, elle ressemble à une opération de repositionnement. En 2025, plusieurs de ses signataires avaient misé sur des transfuges du régime. Le pari perdu, ils reviennent en sages de la République.
Transition constitutionnelle au Cameroun : une proposition suspendue à un décret
Ce que propose la tribune des 11
Début octobre 2026, onze personnalités publient dans Libération, puis sur Camer.be, un texte intitulé « L’impératif d’une transition constitutionnelle au Cameroun ». Le diagnostic est sévère : le pays « n’est plus gouverné ». Le remède tient en sept principes. L’intérim revient au président du Sénat. L’élection présidentielle se tient dans un délai de 20 à 120 jours, selon un calendrier strict. Une clause écarte de la succession « l’entourage familial ou immédiat du chef de l’État sortant ».
Le pari sur un décret de nomination
Ce schéma reste conforme à la Constitution, à une condition. La loi n° 2026/002 du 14 avril 2026 dispose que le président de la République « peut être assisté d’un Vice-Président », qu’il nomme. C’est une faculté, pas une obligation, et aucun délai n’est fixé.
Deux scénarios en découlent. Si un vice-président est nommé, il prête serment à l’ouverture de la vacance et achève le mandat en cours, jusqu’en 2032, sans élection. Si le poste reste vide, l’intérim revient au président du Sénat, qui organise le scrutin.
La tribune parie donc sur le second scénario. Elle qualifie la vice-présidence de « construction juridique destinée à contourner les mécanismes constitutionnels existants », mais ne dit pas comment l’empêcher. Toute la transition proposée repose sur une hypothèse : que Paul Biya ne signe jamais ce décret.
Notre lecture est que ce « peut » n’a rien d’anodin. Il laisse au chef de l’État la maîtrise complète du calendrier de sa succession. Il lui permet aussi de garder un dauphin en réserve sans l’exposer.
Les signataires et le pari perdu de 2025
En 2025, une partie de l’élite réformiste camerounaise a fait le même pari. Elle a cru qu’un baron sorti du système pourrait servir de bélier pour obtenir une alternance négociée.
Éric Chinje rallie Issa Tchiroma Bakary le 6 octobre 2025. Il dit le connaître « depuis près de trente ans ». Akere Muna se retire de la course le 29 septembre 2025 au profit de Bello Bouba Maigari, longtemps ministre d’État de Paul Biya et allié historique du RDPC.
L’issue du scrutin et le verrouillage qui a suivi ont dissipé l’illusion. Le régime n’a rien concédé. Un an plus tard, ces mêmes noms figurent au bas d’un texte qui se veut au-dessus des partis.
Marie-Roger Biloa : de la transition Tchiroma à la transition constitutionnelle
Octobre-décembre 2025 : la transition Tchiroma
Discrète pendant la campagne, Marie-Roger Biloa s’engage au lendemain du scrutin. Le 24 octobre 2025, trois jours avant la proclamation des résultats, elle est l’invitée d’Alain Foka dans « Parlons Vrai ». Elle y siège aux côtés de Me Jemal Taleb, membre du collectif d’avocats d’Issa Tchiroma Bakary.
Elle y décrit son « scénario idéal » : que Paul Biya, « s’il en a encore la capacité », appelle Issa Tchiroma Bakary, « concède sa défaite » et « donne l’ordre d’organiser la transition ». Tchiroma est, selon elle, « un ancien membre du gouvernement qui sort de là, qu’il a de l’expérience ». Il porte un « programme de transition » de « trois, quatre ou cinq ans ». Sa source sur le vote du RDPC en faveur de Tchiroma, elle la revendique : « J’ai beaucoup, beaucoup de bonnes relations au sein de l’appareil au pouvoir. »
Le 15 décembre 2025, à Paris, elle prend la parole lors de la conférence de presse des soutiens de Tchiroma. Elle y décrit « un vide sidéral à la tête de l’État ». Elle sert alors de caution internationale à la victoire revendiquée de Tchiroma.
Octobre 2026 : la transition du Sénat
Ce « vide à la tête de l’État » devient, dix mois plus tard, le diagnostic central de la tribune des 11. Mais le remède a changé. Marie-Roger Biloa signe désormais un texte qui confie l’intérim au président du Sénat. En août 2026, selon allAfrica, elle plaidait déjà pour qu’on évite « le recyclage des élites ».
| Octobre-décembre 2025 | Octobre 2026 | |
|---|---|---|
| Qui conduit la transition | Un ancien ministre, pour son « expérience » | Pas de recyclage des élites |
| Durée | Trois à cinq ans, sans élection | 20 à 120 jours, puis le scrutin |
| Légitimité | Tchiroma a gagné | Une nouvelle élection |
Si Tchiroma a gagné, pourquoi revoter ? S’il faut revoter, que valait la victoire proclamée ? La tribune ne le dit pas.
Le transformisme des réformistes camerounais
Les Italiens ont un mot pour ce mouvement : le trasformismo, que Gramsci a analysé. Il désigne la capacité d’une élite à changer de posture sans jamais quitter sa place. Notre lecture est que le manifeste produit trois effets.
Effacer 2025
Un texte doctrinal, centré sur le respect de la Constitution, permet de repartir d’une page blanche. Les choix électoraux de l’an dernier disparaissent du bilan.
Changer de costume
Hier, soutiens de candidats, les signataires redeviennent juristes, éditeurs, grands témoins. Ce costume rassure les chancelleries et les rédactions étrangères.
Gagner en légitimité à peu de frais
Réclamer l’application de la Constitution procure un brevet de républicanisme. La responsabilité des choix de 2025 n’est jamais posée.
Les cautions de la tribune des 11
Le collectif compte aussi des figures reconnues pour leur indépendance, comme Haman Mana, fondateur du quotidien Le Jour.
Mimi Mefo occupe une place à part. Journaliste anglophone, emprisonnée à New Bell en novembre 2018 pour son travail sur la crise du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, elle n’a jamais soutenu de candidat. Son média, Mimi Mefo Info, interrogeait même en 2025 le « rebranding stratégique » d’Issa Tchiroma. Nous y voyons une caution morale offerte à une initiative dont plusieurs promoteurs soutenaient, il y a un an, l’homme qu’elle mettait en doute.
Michèle Ndoki, que les militants du MRC surnommaient « la fiancée du peuple », a été exclue du parti en 2023. En 2025, elle a conduit la mission d’observation citoyenne Disô, avant de quitter le pays. Sa présence dit autre chose : la recherche d’un espace hors des deux pôles.
Le mirage d’une troisième voie entre RDPC et MRC
Cette initiative traduit une hantise partagée par une frange de l’intelligentsia : ne pas parvenir à exister hors du duel entre le RDPC et le MRC de Maurice Kamto.
Rejoindre le MRC exigerait d’affronter frontalement l’État. Rallier le RDPC constituerait une déchéance morale. La tribune tente donc de bâtir un espace intermédiaire. Mais un espace politique sans base sociale n’est pas un centre modérateur. C’est un désert électoral.
Succession de Paul Biya : une autorité morale sans levier
Le texte n’associe ni syndicats, ni partis, ni mouvements étudiants, ni confessions religieuses. Il compte sur le prestige de ses signataires pour suppléer à l’absence de masse critique.
Sans rapport de force, l’appel risque de rejoindre les nombreux vœux pieux de l’histoire politique du pays. Le transformisme sauve des trajectoires individuelles. Il ne change rien à l’agenda des clans qui préparent, à Yaoundé, la véritable succession. Le décret de nomination du vice-président n’est toujours pas signé.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la tribune des 11 ?
C’est un texte publié début octobre 2026 par onze personnalités camerounaises. Il réclame une transition constitutionnelle au Cameroun, avec un intérim du président du Sénat et une élection dans un délai de 20 à 120 jours.
Le Cameroun a-t-il un vice-président ?
Non. La loi n° 2026/002 du 14 avril 2026 permet au président de la République d’en nommer un, sans l’y obliger. Le poste reste vacant à ce jour.
Qui assure l’intérim en cas de vacance du pouvoir ?
Si aucun vice-président n’est nommé, le président du Sénat assure l’intérim et organise l’élection présidentielle. Si un vice-président est nommé, il achève le mandat en cours.
John Lawson – Décryptage politique Cameroun