Le Togo médiateur du Sahel AES a officialisé samedi sa stratégie 2026-2028 pour rétablir des canaux de dialogue entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso et la communauté internationale. Lomé a réuni délégués sahéliens, organisations régionales et envoyés spéciaux lors d’une conférence de haut niveau. La France, l’Union européenne et la Russie y ont pris part.
Le Togo s’impose comme médiateur entre le Sahel et la communauté internationale
Le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, a pris la parole samedi à Lomé. Il a annoncé la volonté de son pays de « servir de pont entre le Sahel et l’ensemble de la communauté internationale ». Cette déclaration marque le lancement officiel de la nouvelle stratégie togolaise pour le Sahel.
La réunion de haut niveau a regroupé des représentants des trois États sahéliens — Burkina Faso, Mali et Niger —, des organisations régionales et internationales, ainsi que plusieurs envoyés spéciaux. Christophe Guilhou, représentant de la France pour le Sahel, figurait parmi les participants. Paris a donc choisi de dépêcher un délégué, malgré les tensions qui l’opposent aux juntes de la sous-région.
Depuis plusieurs mois, le Togo tend la main à l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette confédération regroupe les trois pays dirigés par des juntes militaires. Ces régimes revendiquent une ligne souverainiste forte et ont rompu avec plusieurs partenaires occidentaux traditionnels.
Togo médiateur du Sahel AES : cinq piliers pour un dialogue structuré
La nouvelle stratégie 2026-2028 remplace celle adoptée en 2021. Elle prend acte des mutations géopolitiques et sécuritaires qui ont reconfiguré la région depuis cette date.
Le document repose sur cinq piliers. Le premier vise le dialogue politique direct avec l’AES. Les autres couvrent la coopération régionale et internationale, la lutte contre le terrorisme et le renforcement de l’intégration économique régionale.
Robert Dussey a tenu à clarifier la portée du texte. « La nouvelle stratégie du Togo pour le Sahel n’est pas un simple document d’orientation, mais une main tendue et un cadre de collaboration formelle. » Le ministre a également insisté sur la dimension inclusive du processus : les États de l’AES ont participé à la rédaction du document et à la définition de sa mise en œuvre.
Le Togo se positionne ainsi comme un facilitateur neutre. Lomé n’appartient pas à l’AES et peut donc ouvrir des canaux de dialogue là où d’autres acteurs régionaux restent bloqués. Cette posture d’équilibre constitue le cœur de la démarche togolaise.
L’AES entre ruptures régionales et tournant russe
Le contexte dans lequel s’inscrit cette stratégie a radicalement changé depuis 2021. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Ces trois pays estiment que l’organisation est inféodée à la France.
Les juntes ont également rompu avec Paris et avec plusieurs partenaires occidentaux. Elles ont opéré un pivot vers la Russie, devenue leur principal allié politique et militaire. Ce rapprochement a profondément reconfiguré l’architecture diplomatique de la sous-région.
Les trois pays font face, en parallèle, à des violences jihadistes d’une ampleur considérable. Des groupes armés liés à Al-Qaïda et à l’État islamique ont tué des milliers de personnes. Ces groupes contrôlent de larges portions de territoire au Burkina Faso, au Mali et au Niger. Leur expansion vers les pays côtiers — dont le Togo et le Bénin — constitue une menace directe pour l’ensemble de la sous-région.
Réactions et citations : le Sahel pose ses conditions
Le chef de la diplomatie burkinabè, Karamoko Jean Marie Traoré, a salué l’approche togolaise. « L’avantage de cette stratégie, c’est surtout le fait de placer le Sahel et les Sahéliens au centre de la réflexion. » Cette formulation reflète l’exigence centrale des juntes : ne pas être l’objet de politiques décidées sans leur participation.
Son homologue malien, Abdoulaye Diop, a traduit ce principe par une image directe. « On ne peut pas raser la tête de quelqu’un en son absence », a-t-il déclaré. Diop a salué l’association de l‘AES à la rédaction de la stratégie togolaise et à sa mise en œuvre.
Le chef de la diplomatie malienne a cependant posé une limite claire. « Nous ne venons pas tendre la main pour que les gens viennent faire les choses à notre place, mais aidez-nous, soutenez-nous dans ce que nous sommes en train de faire et nous voulons le faire en nous fondant sur nos capacités. » Ce message résume la posture des juntes : accepter le soutien extérieur, refuser toute forme de substitution.
Le Togo médiateur du Sahel AES face à une architecture sécuritaire sous pression
La CEDEAO a envoyé son président de Commission, Omar Alieu Touray. Il a adopté un discours de réconciliation. Touray a comparé les relations entre la CEDEAO et l’AES à celles d’une « famille qui a connu des désaccords et de l’éloignement, mais qui n’a jamais cessé d’appartenir à elle-même ». En mars, l’organisation avait nommé un médiateur pour renouer le dialogue avec les trois juntes.
João Cravinho, représentant spécial de l’Union européenne pour le Sahel, a appelé à « dédramatiser ces moments de désaccords ». Bruxelles cherche à maintenir des canaux ouverts avec les régimes militaires malgré les divergences politiques.
Christophe Guilhou, l’envoyé français, a formulé un avertissement. « C’est toute l’architecture sécuritaire de l’Afrique de l’Ouest qui est désormais menacée. » Il a affirmé le soutien de la France « aux populations, quand elle le peut et dans le respect de la souveraineté des pays concernés ». Paris maintient une présence diplomatique dans le processus, alors même que son influence dans la région s’est considérablement réduite.
La Russie a pris la parole par la voix de Tatiana Dovgalenko, directrice du département des partenariats avec l’Afrique. Moscou a plaidé pour une « solution africaine » aux problèmes du continent. Elle a affirmé sa « pleine disponibilité à bâtir des ponts dans la sous-région ». La Russie se présente ainsi comme un partenaire sans conditions, face aux exigences que les juntes reprochent à l’Occident.
La rencontre de Lomé s’est tenue dans un moment critique. La menace jihadiste progresse, les équilibres diplomatiques régionaux restent fragiles et les juntes sahéliennes maintiennent leur cap souverainiste. La stratégie 2026-2028 du Togo formalise une ambition de médiation à haut risque dans une sous-région sous tension maximale.
Source : Agence France-Presse
















