Tensions autour du shabbat à Jérusalem : depuis juin, des ultra-orthodoxes manifestent chaque samedi devant le café Basimta pour en obtenir la fermeture. Des juifs laïcs leur font face, pancartes roses à la main. À deux mois des élections législatives du 27 octobre, la scène résume les fractures de la société israélienne.
Tensions autour du shabbat devant un café de Jérusalem
Alma Ronen a rangé son uniforme militaire ce samedi. La soldate israélienne a enfilé un t-shirt et un jean pour profiter de son jour de repos. Elle voulait simplement s’installer au café.
Devant l’établissement, des ultra-orthodoxes tentent de l’en dissuader. La scène se répète chaque semaine depuis juin. Des dizaines d’hommes et d’adolescents en costume noir scandent « Shabbat! » aux abords du café Basimta.
Leur quartier borde l’établissement, situé dans le centre de Jérusalem. En face, des juifs laïcs brandissent des pancartes roses. Le contraste saute aux yeux.
Le jour de repos hebdomadaire tourne ainsi au bras de fer. La jeune femme, elle, revendique une matinée ordinaire. Ses opposants y voient une transgression.
Deux camps face à face
Les contre-manifestants sifflent pour couvrir les cris de leurs opposants. L’un d’eux brandit un carton portant une inscription sans ambiguïté : « Notre droit sacré de boire du café ».
Depuis deux mois, ce café concentre un conflit entre laïcs et ultra-orthodoxes. Ces derniers en réclament la fermeture pendant le shabbat. Le repos hebdomadaire court du vendredi soir au samedi soir.
Pendant cette période, la religion juive interdit de travailler et de circuler en voiture. Elle proscrit aussi d’allumer ou d’éteindre l’électricité. Un commerce ouvert heurte donc frontalement ces règles.
Les ultra-orthodoxes réclament pour cette raison la fermeture de l’établissement. Les habitués du lieu refusent ce principe. Chaque samedi, la file d’attente devant le comptoir s’allonge.
Une bataille de trottoir à deux mois des législatives
La scène dépasse largement le cadre d’un café jérusalémite. Elle illustre deux facettes de la société israélienne. Les électeurs se rendront aux urnes le 27 octobre.
Ces élections législatives constitueront un référendum pour Benjamin Netanyahu. Le Premier ministre dirige le gouvernement le plus à droite de l’histoire du pays. Il s’appuie sur le soutien des juifs ultra-orthodoxes depuis près de deux décennies.
Un Premier ministre laïc adossé aux ultra-orthodoxes
Lui-même laïc, le chef du gouvernement a permis à cette communauté de renforcer son influence. Cette alliance structure la vie politique israélienne depuis près de vingt ans. Elle nourrit aujourd’hui la colère d’une partie de l’électorat.
Le café Basimta devient donc un symbole. Chaque samedi, les deux camps y mesurent leur rapport de force. Le trottoir jérusalémite prolonge la campagne électorale.
Conscription et allocations, deux irritants majeurs
Nombre d’Israéliens laïcs supportent mal les avantages accordés aux juifs ultra-orthodoxes. Ces derniers bénéficient d’allocations pour leurs études religieuses. Grâce au soutien de M. Netanyahu, ils échappent également au service militaire.
L’armée israélienne réclame pourtant davantage de soldats. Le pays combat sur plusieurs fronts depuis l’attaque du mouvement palestinien Hamas en Israël, le 7 octobre 2023. Cette offensive reste sans précédent dans l’histoire du pays.
La question de la conscription domine désormais la campagne électorale. Les principaux rivaux de M. Netanyahu se sont engagés à mettre fin à l’exception faite aux ultra-orthodoxes.
Tensions autour du shabbat : la colère du camp laïc
Aya Lewkowicz milite au sein du mouvement « Pink Front ». Venue de Tel-Aviv, elle a rejoint samedi les défenseurs du café de Jérusalem. Selon elle, chaque Israélien décide seul d’observer ou non le shabbat.
« Chacun devrait être libre de se reposer comme il le souhaite et ne pas se voir imposer (une conduite) par une petite minorité soutenue par le gouvernement », dit-elle.
Amit Yair, 77 ans, attend sa commande et ne cache pas son irritation. « Les orthodoxes sont des parasites (…) Tout ce qu’ils veulent, c’est l’argent du gouvernement », fustige-t-il. Le septuagénaire redoute une théocratie.
« Ils disent que nous sommes sur la terre de Dieu mais veulent tuer tout ce qui s’y trouve pour en faire un Etat halakhique », poursuit-il. Ce terme désigne un Etat soumis à la loi juive.
« Cela porte atteinte à la foi de ma famille »
Un juif orthodoxe répond à l’un de ses opposants. « Je ne veux pas que mes enfants voient un café ouvert en sortant de la maison » pendant le shabbat, lance-t-il.
« Ce n’est pas que je ne te respecte pas, mais cela porte atteinte à la foi de ma famille. Quand on dit qu’on est juif, cela implique un engagement », ajoute-t-il.
Les manifestants ultra-orthodoxes approchés par les journalistes ont refusé de s’exprimer. Ils expliquent qu’une telle prise de parole contreviendrait aux règles du shabbat.
Alma Ronen, elle, a combattu à Gaza et dans le sud du Liban. « Je ressens de la colère au fond de moi à l’idée que seules certaines personnes soient obligées d’accomplir leur service militaire », explique la soldate.
Une société travaillée par deux dynamiques opposées
Les chiffres éclairent ce bras de fer. Parmi les juifs israéliens, 53% se considèrent comme totalement ou en partie laïcs. Le centre Jewish People Policy Institute a publié cette étude l’année dernière.
Le traumatisme du 7 octobre 2023 a toutefois déplacé certains équilibres. Cette attaque, la plus meurtrière de l’histoire du pays, a poussé davantage d’Israéliens vers la religion.
Shlomit Ravitsky Tur Paz dirige le programme « Religion et Etat » de l’Institut israélien pour la démocratie (IDI). Elle constate une sécularisation progressive de la société israélienne. Davantage de services restent disponibles pendant le shabbat.
Cette évolution explique en partie la scène du café Basimta. L’offre du samedi s’étoffe, et les points de friction se multiplient.
Une démographie qui rebat les cartes
La responsable de l’IDI relève en parallèle une dynamique inverse. Les juifs pratiquants représentent une part de plus en plus importante de la population. La forte natalité des juifs orthodoxes explique cette progression.
Ces derniers comptent pour 14,3% de la population d’Israël, selon une étude de l’IDI. Deux courbes se croisent donc. La sécularisation avance, tandis que le poids démographique du camp religieux augmente.
Ce croisement pèse sur le débat public israélien. Il alimente les crispations sur le shabbat, les allocations et la conscription. Le scrutin du 27 octobre arbitrera ces tensions.
Tensions autour du shabbat : un rendez-vous hebdomadaire
Après plusieurs heures, les manifestants ultra-orthodoxes ont quitté les abords du café. Leur départ ne clôt rien. Ils reviendront la semaine prochaine.
La file d’attente devant le comptoir s’allongera elle aussi. Chaque samedi, elle dépasse celle de la semaine précédente. Le café Basimta reste donc un point de friction ouvert.
Alma Ronen, de son côté, continue de revendiquer son jour de repos. La soldate a combattu à Gaza et dans le sud du Liban. Ses opposants, eux, échappent au service militaire.
Le scrutin du 27 octobre s’annonce comme un référendum sur l’action de Benjamin Netanyahu. Ses rivaux placent la fin de l’exemption militaire des ultra-orthodoxes au cœur de leurs engagements. Dans le centre de Jérusalem, le rendez-vous du samedi, lui, reprendra dès la semaine prochaine.
Source : Agence France-Presse












