Un refuge pour femmes ukrainiennes accueille à Kiev des victimes de violences domestiques et de la guerre. Ouvert en 2013, il héberge depuis 2022 des mères et des enfants frappés par l’invasion russe. Cent cinquante femmes et enfants y ont séjourné depuis cette date.
Un refuge pour femmes ukrainiennes ouvert depuis 2013
Olena se redresse dès qu’elle évoque son fils. Ses yeux bleus s’illuminent d’un sourire de maman retrouvé, malgré les bombardements russes. À Kiev, elle échappe enfin aux coups de son ex-mari.
La jeune femme vit avec son garçon dans un refuge ouvert en 2013. La structure aide des victimes de violences domestiques à se reconstruire et à redessiner leur avenir. Elle leur offre un toit, un accompagnement et du temps.
Depuis l’invasion russe lancée en 2022, ce refuge accueille aussi des mères et des enfants victimes de la guerre. Deux publics, deux détresses, un même appartement.
Les deux tragédies ont percuté la vie d’Olena, dont le prénom a changé. La guerre prive d’abord la jeune femme de son emploi.
Âgée d’à peine plus de 20 ans, elle part alors travailler dans un pays de l’Union européenne. Elle veut soutenir sa famille restée en Ukraine.
Là-bas, elle rencontre un homme. En quelques mois, elle tombe enceinte, se marie et cache ses ecchymoses.
Aujourd’hui divorcée, elle élève un petit garçon. Elle tente d’obtenir la garde parentale exclusive.
Son constat surprend. Elle se sent « bien plus en sécurité » dans son pays en guerre qu’à l’étranger, à la merci de son ex-mari.
« C’est vraiment bien qu’en Ukraine, il y ait des endroits où une femme peut se cacher », dit-elle.
Six adresses, une liste d’attente qui s’allonge
Ce refuge pour femmes ukrainiennes appartient à un réseau de six adresses. La Fondation ukrainienne pour la santé publique les a ouvertes, avec le soutien de l’ONG internationale World Vision.
Celui de Kiev a accueilli 150 femmes et enfants depuis 2022. Le chiffre dit la demande autant que les limites du dispositif.
Nataliia Liechoukova, aux allures de fée, gère l’appartement depuis trois ans. Quatre assistantes sociales l’épaulent au quotidien.
Des photos de résidents et de soutiens couvrent les murs du bureau. On y reconnaît le chanteur Elton John et la présidente de l’Assemblée nationale française, Yaël Braun-Pivet.
Sur une table trône un énorme thermos, acheté l’hiver dernier. Les bombardements russes visaient alors le réseau énergétique du pays.
Ces frappes ont plongé des centaines de milliers d’Ukrainiens dans le noir et un froid glacial. Le thermos raconte cet hiver-là mieux qu’un discours.
Les chambres meublées n’affichent aucun luxe, mais restent douillettes. La liste d’attente pour y obtenir une place, elle, reste longue.
Chaque place libérée compte donc. Les besoins dépassent largement le nombre de chambres disponibles.
L’équipe accompagne pendant ce temps les femmes déjà installées. Cinq professionnelles suivent ces familles, jour après jour.
Une pauvreté qui a doublé en quatre ans
Le conflit a aussi frappé le tissu social ukrainien. De nombreuses institutions sociales ont subi des dégâts, quand elles n’ont pas disparu sous les frappes.
Après plus de quatre années de guerre, « les femmes avec enfants sont devenues plus pauvres », observe Halyna Skipalska. Cette responsable dirige la Fondation ukrainienne pour la santé publique.
Elle énumère les obstacles qui s’accumulent. Les difficultés d’emploi arrivent en tête, suivies par la malnutrition infantile et les problèmes de santé mentale.
La destruction des documents d’identité ferme une autre porte. Sans papiers, une mère n’accède plus aux services sociaux.
La Banque mondiale chiffre ce basculement. Le taux de pauvreté a doublé en Ukraine entre 2021 et 2025, pour atteindre 41,6 %.
Les familles encaissent le choc en premier. Le refuge de Kiev accueille précisément ces femmes-là, souvent seules avec un ou plusieurs enfants.
Ce basculement frappe d’abord les mères isolées. Elles perdent un revenu, un logement, parfois leurs papiers.
Le refuge de Kiev absorbe une petite partie de ces situations. La Fondation en gère cinq autres dans le pays.
« Nulle part où rentrer » : la parole des résidentes
La majorité des résidents « n’ont nulle part où rentrer », explique Mme Skipalska. Leurs maisons détruites se trouvent dans des zones bombardées, ou encore en zone occupée par Moscou.
Khrystyna, dont le prénom a également changé, venait à peine d’arriver à Kiev pour travailler. Elle découvre alors sa grossesse et croit sa vie « finie ».
Le père rejette toute responsabilité. Il bloque ensuite les communications.
La jeune femme mesure vite l’impasse. Avec un bébé, elle devra cesser son travail de caissière.
Il lui faudra alors « retourner au village », sous les frappes russes. Là-bas l’attendent une maison « inhabitable » et un père alcoolique.
Depuis son arrivée au refuge, elle dort « paisiblement », dit-elle, le sourire timide. Elle prépare son avenir après l’accouchement : ce sera une fille.
Son parcours illustre le constat de la Fondation. Un emploi perdu suffit à faire basculer une trajectoire entière.
Le refuge répond donc à une double impasse. Rentrer chez soi reste impossible, et rester dehors aussi.
Ce que le refuge pour femmes ukrainiennes prépare ensuite
Chaque résident suit un programme individuel. Ce parcours vise une reconstruction psychologique et financière.
Les séjours durent jusqu’à une douzaine de mois. Les familles partent ensuite vivre seules, ou rejoignent d’autres organisations mieux adaptées à leur situation.
La Fondation doit parfois se montrer « créative » pour financer tous les besoins. Les soins médicaux et l’achat de lunettes figurent sur la liste.
La demande d’orthophonistes progresse aussi, pour des enfants traumatisés par la guerre, constate Mme Skipalska. Chaque besoin nouveau appelle un financement nouveau.
L’hébergement ne suffit donc pas. L’équipe prépare une sortie, vers un logement autonome ou vers une structure mieux adaptée.
« Une maison, une balançoire et un chien »
Mme Liechoukova cite le cas d’une mère et de ses enfants, originaires de Bakhmout. Cette ville de l’est n’est plus qu’un champ de ruines, en territoire occupé par la Russie.
Diana et son frère Bohdan, cinq et quatre ans, « avaient cessé de parler après avoir vu un mur tomber sur des gens », se souvient-elle.
Au bout de six mois, la famille se préparait à quitter le refuge. La mère, enceinte, apprend alors la mort de son mari au front.
L’équipe reprend aussitôt le travail avec elle. Le processus recommence, plus lent, plus fragile.
Jusqu’au jour où cette mère déclare : « je veux une maison, une balançoire et un chien », raconte Mme Liechoukova. « J’ai failli m’évanouir » de soulagement, se souvient la responsable.
La famille vit depuis dans une maison de la région de Tcherniguiv, au nord. Les enfants y suivent une scolarité.
Les sirènes rappellent la guerre au quotidien
Soudain, des sirènes d’alerte interrompent le brouhaha de l’appartement. Elles signalent un risque de missile balistique russe.
Dans les bras de sa mère, le fils d’Olena fixe des images de girafes qui décorent un couloir. Les résidents y attendent que le danger passe.
Chacun connaît le chemin. Les familles gagnent ce couloir dès que l’alerte retentit.
Ce couloir résume la mission du refuge pour femmes ukrainiennes. Le lieu protège des bombes russes et des coups reçus à la maison.
« Ensemble, ça ne fait pas si peur », assure Mme Liechoukova.
Source : Agence France-Presse












