Les féminicides au Cameroun augmentent chaque année, selon les chiffres officiels. À Yaoundé, la mort de Géraldine Achia bouleverse ses proches. Cette institutrice a été battue à mort et son compagnon, principal suspect, a été arrêté, mais il nie les faits.
Les féminicides au Cameroun : un drame familial devenu symbole
Courage Anushuni a 18 ans. Il est le fils unique de Géraldine Achia, une institutrice camerounaise battue à mort. « Perdre ma mère est un cauchemar, le choc est intense. Je n’arrive pas à croire ce qui s’est passé », confie-t-il en pleurant.
Le compagnon de la victime est le principal suspect. Ce drame s’ajoute à une série qui s’allonge d’année en année dans le pays.
Les autorités ont recensé 50 féminicides en 2023, puis 67 en 2024 et 77 en 2025.
Les derniers chiffres officiels, publiés par le ministère de la Promotion de la femme et de la famille, recensent déjà 50 cas entre janvier et avril.
Cette progression provoque une vive indignation. L’opposition et les ONG haussent le ton. Ajara Nchout Njoya, star de l’équipe féminine de football du Cameroun, a elle aussi réagi, et son message est devenu viral.
Le meurtre de Géraldine Achia, deux versions qui s’opposent
Une famille en deuil à Emana
Les proches de Géraldine se retrouvent chez sa sœur aînée, à Emana. C’est dans ce quartier populaire de Yaoundé qu’ils préparent les obsèques.
Les proches, le visage marqué par la tristesse, peinent à contenir leur émotion.
Régina Mbatiabuh Ngukum, entourée des siens, revient sur son arrivée à l’hôpital. Elle y a découvert le corps de sa sœur trentenaire, recouvert d’un drap.
« J’ai vu son visage défiguré, couvert de marques de coups, la bouche déchirée et la mâchoire brisée », raconte-t-elle à l’AFP, les larmes aux yeux.
Un mariage récent
Géraldine avait fait la connaissance de son conjoint en décembre 2025. Le couple s’était marié traditionnellement en juillet.
Le soir du meurtre, le mari a livré sa version. Il a affirmé s’être disputé avec elle après une sortie. Selon lui, elle serait rentrée avec une bouteille de bière à moitié vide à la main.
Des photos qui accablent
Régina Mbatiabuh Ngukum conteste ce récit. Sa position est catégorique : Géraldine ne sortait pas.
À l’hôpital, elle récupère le téléphone de sa sœur. Elle y découvre, sous le choc, une série de photos de Géraldine, le visage couvert de bleus.
Les féminicides au Cameroun, une hausse aux causes multiples
Un phénomène continental
Le Cameroun n’est pas un cas isolé. Selon l’ONU, l’Afrique affiche le taux de féminicides le plus élevé au monde. Il atteint trois cas pour 100 000 femmes, contre 0,5 en Europe.
D’autres pays du continent sont touchés. En Afrique du Sud, neuf femmes ont été tuées dans une série de meurtres. Depuis le 15 juillet, cette affaire suscite un vif émoi.
Crise économique et libération de la parole
La sénatrice Françoise Puene défend les droits des femmes depuis des années. Pour elle, plusieurs facteurs expliquent la hausse : « les femmes dénoncent de plus en plus, mais aussi la crise économique. Depuis la Covid-19, les violences ont pris de l’ampleur ».
Dans son centre, elle affirme avoir aidé plus de 5 000 femmes à gagner leur indépendance grâce à des programmes de microcrédit. Elle dit aussi avoir sensibilisé plus de 300 000 personnes aux droits des femmes.
Patriarcat, alcool et impunité
La psychiatre Laure Justine Menguene met en cause la société patriarcale. Elle désigne aussi une éducation violente, dans laquelle l’homme « grandit avec cette idée qu’il est supérieur à la femme ».
Viviane Tathi Yende avance d’autres explications. Cofondatrice de l’association Stop Féminicides 237 et présidente de Sourires de femmes, elle cite la consommation d’alcool et de drogues. Elle mentionne également les difficultés économiques, les tensions entre traditions et modernité et le sentiment d’impunité.
Ce dernier point revient avec force dans son analyse. « Il y a beaucoup d’impunité et de tabou autour de la répression des auteurs de violences. À chaque fois, on privilégie un arrangement à l’amiable », regrette-t-elle.
Un vide dans le Code pénal
La réponse judiciaire est au centre des revendications. Le Code pénal camerounais ne reconnaît pas explicitement le terme de féminicide. La justice qualifie ces crimes de meurtre ou d’assassinat, sans référence au genre de la victime.
Martine Ahanda Tana est juge d’instruction à Yaoundé. Elle estime qu’une législation spécifique permettrait d’harmoniser la réponse aux meurtres de femmes commis dans un contexte de violences conjugales.
« Tant qu’il n’y a pas de texte spécifique, chaque magistrat va se baser sur les faits qui lui sont présentés et sur le Code pénal », explique la magistrate. Selon elle, une loi qui définirait précisément le féminicide et prévoirait des sanctions adaptées créerait un cadre juridique commun.
Réactions : le gouvernement interpellé
« C’est grave ! »
Devant les journalistes de l’AFP, Françoise Puene ne cache pas son inquiétude. « D’après les statistiques, nous constatons un meurtre toutes les dix minutes. Pendant que vous êtes en train de m’interroger, déjà deux femmes ont été assassinées. C’est grave ! C’est grave ! », lance la sénatrice.
L’opposition et les ONG montent au créneau
Face à la lenteur des institutions, les prises de position se multiplient. Dans un communiqué, le parti d’opposition MRC a dénoncé « une passivité coupable » du gouvernement de Paul Biya. Âgé de 93 ans, celui-ci est au pouvoir depuis près de 44 ans.
Human Rights Watch a lui aussi interpellé les autorités camerounaises fin août. L’organisation leur a demandé de prendre des mesures immédiates contre les violences basées sur le genre. Cet appel faisait suite à plusieurs meurtres de femmes signalés entre le 6 et le 26 août.
La voix d’une footballeuse
Fin août également, Ajara Nchout Njoya s’est exprimée sur ses réseaux sociaux. La footballeuse camerounaise a dénoncé la « vague tragique » de féminicides. « Être une femme au Cameroun ne devrait jamais être un risque », a-t-elle écrit.
Une loi attendue en novembre, un suspect arrêté
Un projet de loi devant le Parlement
La ministre de la Promotion de la femme et de la famille a fait une annonce fin août. Selon elle, un projet de loi en préparation depuis plusieurs années fait consensus. Le texte doit être examiné lors de la session parlementaire de novembre.
Le suspect arrêté, la famille attend
Quelques jours après les faits, le mari de Géraldine Achia a été arrêté à plus de 300 km de Yaoundé. Il nie avoir tué sa femme.
À Emana, la famille continue de préparer les obsèques. Courage Anushuni s’apprête à enterrer sa mère. Il n’a qu’une exigence : « que justice soit rendue ».
Source : Agence France-Presse











