Tafouk TV de l’AES a lancé ses programmes à la mi-septembre depuis Bamako. Portée par le Mali, le Niger et le Burkina Faso, cette télévision commune veut imposer un « propre narratif ». Elle vise ce que les trois juntes qualifient de « cabale » menée par des médias occidentaux « impérialistes ».
Tafouk TV de l’AES, une riposte médiatique revendiquée
« Il fallait donner une riposte. » La formule vient du ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop. Il l’a prononcée au moment du lancement de la chaîne.
Le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont mis en service cette télévision commune mi-septembre. Leur ambition : diffuser leur « propre narratif » face à des médias occidentaux jugés « impérialistes ».
La chaîne émet depuis la capitale malienne. Le public peut la suivre sur le bouquet Canal+, très répandu en Afrique de l’Ouest, ainsi qu’en ligne.
Son nom est emprunté au tamasheq, la langue parlée par l’ethnie touareg. Dans cette langue, Tafouk signifie « soleil ».
Une émission phare au ton offensif
Le générique de BIR-COM
Dès le générique, l’orientation de la chaîne apparaît sans détour. Une musique inspirée des chasseurs traditionnels dozos ouvre l’émission « Brigade d’intervention de la communication », abrégée en BIR-COM.
Son logo se déploie ensuite à l’écran. Il représente un bouclier ailé, orné d’une caméra, d’un micro et d’un stylo.
Le premier numéro de BIR-COM a été diffusé mi-septembre. Cette diffusion a accompagné le lancement des programmes de Tafouk TV.
Abdoul Niang aux commandes
L’émission est présentée par Abdoul Niang. Directeur de l’information de Tafouk TV, il est aussi cyberactiviste et très proche du régime de Bamako.
Face à la caméra, il fixe le cadre du programme. « Quand un complot de déstabilisation vise un État, la bataille ne se joue pas seulement dans les casernes, elle se joue aussi sur les écrans, dans les colonnes des journaux et sur les réseaux sociaux », lance-t-il.
Sur son plateau, le présentateur reçoit Franklin Nyamsi. Cet influenceur panafricaniste, proche des juntes sahéliennes, est invité à « décrypter » plusieurs sujets.
Parmi eux figure le traitement, par les médias français, d’une mutinerie. Celle-ci a été déjouée fin août à Niamey.
Une grille pensée pour plusieurs publics
Au-delà de BIR-COM, la chaîne propose trois journaux par jour. Tous sont consacrés à l’actualité des régimes militaires.
La programmation comprend aussi plusieurs émissions. Elles portent notamment sur le « fact-checking », la géopolitique et les « nouvelles » du front.
Les contenus sont proposés en français et en anglais. Tafouk TV diffuse également en langues locales : bambara, mooré, fulfuldé et haoussa.
Salif Sanogo à la direction
La direction de la chaîne revient à Salif Sanogo. Ce journaliste malien réputé est diplômé de l’ESJ de Lille.
Cet établissement compte parmi les plus anciennes et les plus prestigieuses écoles de journalisme de France.
Tafouk TV de l’AES et le rapprochement avec la Russie
Trois régimes issus de putschs
Les trois pays fondateurs de la chaîne sont dirigés par des juntes souverainistes. Ces militaires ont pris le pouvoir à la suite de putschs survenus entre 2020 et 2023.
Ils sont désormais réunis au sein de la confédération de l’Alliance des Etats du Sahel (AES). Tafouk TV est leur télévision commune.
Le Mali, le Niger et le Burkina ont tourné le dos à certains de leurs voisins. Ils se sont également éloignés de plusieurs partenaires occidentaux, dont la France, ancienne puissance coloniale.
En parallèle, ils se sont rapprochés de la Russie notamment. Ce rapprochement est à la fois économique et militaire.
Des médias français suspendus
Depuis plus d’une décennie, ces pays sont confrontés aux violences de groupes jihadistes. Leurs dirigeants sont régulièrement accusés de réprimer les voix critiques.
Plusieurs médias français ont été suspendus dans les trois États. Ils relayaient des informations sur les pertes de leurs armées.
Or ces informations contredisaient le discours officiel. Celui-ci met en avant des succès militaires.
Un soutien russe assumé
La Russie soutient ouvertement Tafouk TV. En juin, l’ambassadeur russe au Mali, Igor Gromyko, a salué son « existence ».
Le diplomate a aussi mis en avant « son rôle dans la lutte contre la désinformation et la guerre cognitive ».
Un mois plus tard, la chaîne a franchi une nouvelle étape à Niamey. Elle y a signé un « protocole d’accord » avec TV-Novosti, en présence du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.
TV-Novosti est la maison mère du réseau médiatique Russia Today, financé par Moscou. Selon RT, l’accord prévoit un « échange de contenus, le partage d’expertise et la couverture conjointe de l’actualité majeure en Russie et dans les pays du Sahel ».
Les gouvernements occidentaux considèrent RT comme un instrument de propagande au service du Kremlin.
Réactions : entre revendication et appel au pluralisme
La parole officielle
Côté officiel, le projet est présenté comme une réponse. Abdoulaye Diop l’a formulé ainsi lors du lancement : « Il fallait donner une riposte…faire en sorte que ces instruments puissent véhiculer notre propre narratif ».
La télévision d’État du Niger a tenu un discours de même nature à cette occasion. « Désormais dans la bataille du narratif, les Sahéliens (…) ne sont plus des consommateurs passifs d’informations tendancieuses et manipulées venant d’usines de fabrication de fausses informations », a-t-elle commenté.
Le regard d’un analyste et d’un ancien élu
Interrogé par l’AFP, un analyste burkinabè livre une lecture sans ambiguïté. « Tafouk TV, c’est beaucoup plus qu’une chaîne de télévision. C’est l’arme de communication de l’AES », résume-t-il.
Un ancien parlementaire nigérien exprime pour sa part une réserve. « Il ne faudrait pas que cette télévision devienne un outil de propagande. (…) Il faut également de vrais débats contradictoires où toutes les opinions pourraient s’exprimer », souhaite-t-il.
Conséquences et suite attendue
Un écran noir en Côte d’Ivoire
Hors de l’AES, Tafouk TV reste disponible par satellite. La chaîne n’est toutefois pas accessible en Côte d’Ivoire.
Dans ce pays, un écran noir remplace ses programmes. Un message précise qu’elle ne dispose pas des « droits de diffusion ».
L’AFP a contacté le régulateur ivoirien des médias. Selon une source au sein de cette instance, Tafouk TV n’a pour le moment déposé « aucun dossier » en vue de son intégration aux offres de Canal+ en Côte d’Ivoire.
Les relations entre Abidjan et l’AES demeurent difficiles. Elles pâtissent de la proximité de la Côte d’Ivoire avec la France.
L’intransigeance du président Alassane Ouattara pèse aussi sur ces rapports. Elle s’est manifestée lors des coups d’État qui ont porté les militaires au pouvoir dans les trois pays.
Une radio, puis une agence de presse
Tafouk TV n’est pas la première initiative médiatique de la confédération. En décembre, l’AES avait déjà lancé une radio confédérale, baptisée « Daandé Liptako ».
Ce nom signifie « la Voix du Liptako » en fulfuldé. La station émet depuis Ouagadougou, sur l’ancienne fréquence de RFI, suspendue dans l’AES.
Une autre étape est annoncée. Une agence de presse commune, basée à Niamey, doit voir le jour prochainement.
Source : Agence France-Presse












