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Sortie de Samuel Eto’o : la morale à géométrie variable

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Trans Afrique

La sortie de Samuel Eto’o aura attendu quarante-huit heures. Le temps que le trophée traverse Yaoundé sous les acclamations, que les championnes d’Afrique rejoignent le siège de la fédération, et que le président de la FECAFOOT reprenne la plume.

Son premier message saluait les joueuses. Le second parle d’autre chose.

Celui-ci ne relève pas du communiqué sportif. Il désigne des adversaires, leur prête des mobiles, refuse une controverse et se termine par une dédicace au chef de l’État. Il appartient donc à la catégorie politique, et il mérite une lecture ligne par ligne.

Précisons d’emblée ce qui n’est pas en cause. Samuel Eto’o a le droit de répondre à ceux qui le critiquent, et ce droit ne se discute pas. La carrière du joueur demeure l’une des plus grandes que le continent ait produites, et rien de ce qui suit ne la conteste. La question porte ailleurs. Elle porte sur l’autorité des arguments qu’il emploie. Un homme peut avoir raison de se défendre et tort dans la manière dont il s’y prend.

I. La mécanique du texte

Avant d’examiner ce que le texte affirme, regardons comment il tient debout. Cinq procédés s’y distinguent, et aucun n’exige de source extérieure pour se constater. Ils se lisent sur la page.

Ce que le texte évite

Le point de départ ne lui appartient pas. Le texte s’ouvre sur une photographie du tour de ville, une joueuse embrassant un enfant. Cette image ne contient ni la fédération, ni son président, ni aucune décision de gestion. Elle sert pourtant de rampe de lancement à vingt lignes qui parlent de lui. Le glissement s’opère dès la première phrase, et le lecteur ne le repère pas, parce qu’il est resté sur l’émotion initiale.

Un texte sur les résultats qui n’en cite aucun. C’est la contradiction interne la plus nette. L’auteur affirme que l’histoire s’écrit par les actes et les résultats, puis n’en mentionne aucun. Pas un chiffre, pas un chantier, pas un indicateur, pas une date. La sélectionneuse n’apparaît nulle part. Aucune joueuse ne franchit le seuil du texte. Quant au ministère qui a financé la campagne, il reste hors du cadre. Un dirigeant qui demande qu’on le juge sur ses résultats et n’en produit aucun demande en réalité qu’on le croie sur parole.

L’énumération truquée. La séquence sur ce que l’on pourra dire de lui aligne quatre mots : le poisseux, le talentueux, le bosseur, le chanceux. Deux compliments, un terme neutre, une anecdote. Aucun ne correspond aux reproches réellement formulés, qui portent sur des contrats, des dettes et des décisions de justice. C’est un homme de paille bâti avec ses propres compliments. Le procédé remplace la critique par une version flatteuse d’elle-même, puis y répond.

Ce que le lexique révèle

Un vocabulaire emprunté au pouvoir, pas au sport. Groupuscule. Récit mensonger. Ordre des choses. Niveau de responsabilité. Ce lexique n’appartient pas à la communication d’une fédération sportive. Il appartient au registre du communiqué d’État, celui qui sert depuis quarante ans à qualifier les contradicteurs. La forme litanique des lignes courtes, avec la reprise sur ce qui passera et ce qui restera, relève du discours présidentiel et non du message d’un dirigeant sportif. Un homme qui emprunte la grammaire du pouvoir annonce quelque chose sur ses intentions.

Deux verticales et rien entre les deux. Le texte convoque Dieu au milieu et le président de la République à la fin. Entre les deux, aucune institution, aucun organe de contrôle, aucune assemblée générale, aucun électeur. La légitimité descend d’en haut et se conclut en haut. C’est exactement la structure du système que l’auteur prétend combattre quelques lignes plus tôt.

II. Le déplacement du terrain

La critique adressée à la gestion de la FECAFOOT depuis décembre 2021 vise des objets précis. Un contentieux devant le tribunal judiciaire de Paris. Des prestataires impayés. Un ancien sélectionneur qui a obtenu gain de cause devant la FIFA. Un emprunt bancaire pour achever un siège. Un recours électoral pendant à Lausanne. Une absence des Lions au Mondial 2026.

Le texte du 18 août ne répond à aucun de ces objets. Il ne cite pas un chiffre, pas une date, pas un dossier. Il déplace la discussion du terrain comptable vers le terrain moral, et de la fonction vers la personne.

Le procédé est connu. La méthode consiste à répondre à une question de gestion par une question de vertu. Devant un public déjà acquis, elle fonctionne. Devant une juridiction, elle ne règle rien.

III. La traçabilité et le problème du miroir

Ce que le critère implique

Le texte vise ceux dont la fortune resterait intraçable. C’est la phrase la plus risquée de l’ensemble, parce qu’elle installe un critère auquel celui qui l’énonce doit lui-même se soumettre.

Les faits ici relèvent du domaine public et de la chose jugée.

Le 20 juin 2022, six mois après son élection à la tête de la fédération, Samuel Eto’o a plaidé coupable de fraude fiscale devant la justice espagnole et conclu un accord avec le parquet. Le tribunal de Barcelone a relevé un montage de sociétés destiné à soustraire une partie de ses revenus à la déclaration, ses droits à l’image logés dans une structure établie en Hongrie. Il n’a pas purgé les vingt-deux mois prononcés, la loi espagnole écartant l’incarcération en dessous de deux ans en l’absence d’antécédents. L’amende s’est élevée à 1,8 million d’euros, et il devait rembourser au fisc les quelque 3,9 millions dissimulés entre 2006 et 2009.

Deux ans plus tard, une seconde décision est venue s’ajouter. En juillet 2024, le jury disciplinaire de la Confédération africaine de football l’a déclaré non coupable de manipulation de matches, mais coupable de violations graves des principes d’éthique et d’intégrité, et lui a infligé une amende de 200 000 dollars.

Aucune de ces deux décisions ne fait de lui un homme sans mérite. Elles font de lui un homme mal placé pour ériger la traçabilité patrimoniale en critère de départage entre les honnêtes et les autres. Celui qui pose la règle s’y soumet d’abord. C’est la condition minimale de la crédibilité d’un procureur.

L’argument méritocratique retourné

Le même raisonnement vaut pour le mérite. Le texte s’en prend à des hommes qu’il décrit comme sans parcours, sans bilan et sans véritable CV. Or une carrière d’attaquant, si exceptionnelle soit-elle, ne certifie aucune compétence en administration d’institution, en droit des contrats ou en équilibre budgétaire. Toute la critique institutionnelle tient dans cette distinction, et le texte l’ignore.

On ajoutera que le principe électif dont il se réclame connaît lui-même une contestation. Le Tribunal arbitral du sport a déclaré recevable, le 5 mai 2026, un recours de l’ACAF contre la réélection qu’il avait remportée en novembre 2025 par 85 voix sur 87. La procédure suit son cours et nous n’en préjugeons pas. Elle interdit simplement de traiter la question comme close.

IV. Un trophée qui ne lui appartient pas

La chronologie

Reste la question centrale. À qui appartient ce titre ? La chronologie répond seule.

L’Algérie avait éliminé le Cameroun au dernier tour des qualifications, 3-1 sur l’ensemble des deux rencontres. La présence des Lionnes au Maroc découle de l’élargissement du tournoi de douze à seize équipes, que la CAF a décidé le 4 novembre 2025 et qui a repêché les quatre meilleures éliminées au classement mondial. En février 2026, la presse spécialisée décrivait une sélection sans entraîneur, sans préparation et sans programme. La fédération n’a nommé Valentine Nguele que le 13 juin 2026. L’État a mobilisé plus de 2,735 milliards de FCFA pour la préparation et la participation, auxquels s’est ajoutée une rallonge de 288 millions après le report de la compétition. Une polémique sur le versement des primes a traversé la délégation jusqu’à la veille de la demi-finale, avant un démenti du ministère des Sports le 12 août.

À qui revient le titre ?

Ce titre appartient d’abord aux joueuses, qui ont sorti le Nigeria, dix fois champion d’Afrique, puis le pays hôte aux tirs au but. Michaely Bihina, meilleure gardienne du tournoi, en détient sa part. Valentine Nguele également, arrivée deux mois avant le coup d’envoi, et qui déclarait au soir de la finale avoir travaillé seize ans pour ce résultat. Le contribuable camerounais, enfin, qui a payé.

Il faut ajouter le contraste qui rend l’exercice délicat pour la fédération. Pendant que les Lionnes gagnaient à Rabat, les Lions regardaient le Mondial à la télévision.

Convertir ce trophée en brevet de moralité personnelle revient à prélever sur un bien collectif pour alimenter un compte individuel.

V. Le moment choisi

Le calendrier de publication n’est pas neutre, et il constitue en lui-même un élément d’analyse.

Prendre la parole dans les heures qui suivent une victoire continentale offre quatre avantages simultanés. L’euphorie nationale porte le texte et lui donne une audience qu’un communiqué ordinaire n’aurait jamais obtenue. Toute réponse critique se retrouve en position de gâcher la fête, ce qui neutralise par avance une partie des contradicteurs. La figure du dirigeant se replace au centre d’un succès auquel il n’a contribué que partiellement. La loyauté envers le sommet de l’État se réaffirme enfin au meilleur moment possible, celui où elle s’accompagne d’un cadeau.

C’est un procédé classique de communication politique. On parle quand l’émotion saisit l’opinion, parce que l’émotion suspend momentanément l’examen des dossiers. La méthode a son efficacité. Elle a aussi son défaut. Elle ne joue qu’une fois, et l’émotion retombe plus vite que les échéances judiciaires n’arrivent.

VI. Ce que la sortie de Samuel Eto’o annonce vraiment

Une phrase mérite qu’on l’isole. Aucune raison de fond ne justifie le refus du débat. Seule une différence de niveau de responsabilité le justifie.

L’argument ne dit pas que le contradicteur a tort. L’argument dit qu’il se tient trop bas pour mériter une réponse.

C’est exactement le raisonnement que le pouvoir camerounais oppose depuis quarante ans à ceux qui l’interrogent. La position dispenserait de rendre des comptes. Dans une institution normalement gouvernée, la relation s’inverse. Plus la responsabilité s’élève, plus l’obligation de rendre compte pèse lourd, parce que les fonds engagés sont publics et que les résultats appartiennent à tous.

Il faut en tirer la conclusion qui s’impose. Ce texte n’émane pas d’un dirigeant sportif qui dérape sous l’effet de l’agacement. Il émane d’un homme qui essaie un registre. Le lexique est présidentiel, la construction est présidentielle, la verticalité est présidentielle. La question n’est plus de savoir si Samuel Eto’o gère bien une fédération. La question est de savoir pourquoi il se prépare.

On notera par ailleurs que le texte ne nomme pas l’intellectuel visé. Plusieurs noms circulent depuis quelques jours dans les cercles camerounais, sans qu’aucune confirmation ne permette de trancher. Nous ne le nommerons donc pas.

VII. La chute

Le texte dénonce les fortunes opaques, la médiocrité imposée, les petites places et les petits intérêts. Il se termine par une pensée pour le président de la République, assortie d’une formule selon laquelle il ne manquait plus que cette Coupe d’Afrique féminine.

Cette dernière ligne annule les dix-huit précédentes.

Elle inscrit le trophée dans le patrimoine symbolique d’un pouvoir dont les rapports successifs des institutions de contrôle documentent l’opacité budgétaire depuis des années, et dont le chef n’a plus paru sur le territoire national depuis le 7 juin 2026. Les félicitations présidentielles du 16 août ont transité par une page Facebook. La coupe est rentrée à Yaoundé avant celle à laquelle elle est dédiée.

Il y a là une clarification utile, et il faut la prendre au sérieux plutôt que d’y voir une maladresse. Samuel Eto’o ne se présente pas comme un contre-pouvoir dans un système défaillant. Il se présente comme un serviteur loyal de ce système, auquel il offre un trophée. Cette position s’assume parfaitement et elle a ses partisans. Elle reste simplement incompatible avec le rôle de censeur moral que le même texte revendique trois paragraphes plus haut.

VIII. Ce qu’il faut lui concéder

L’honnêteté impose une contrepartie, et l’omettre affaiblirait tout ce qui précède.

Samuel Eto’o a nommé Valentine Nguele à un moment où personne ne pariait sur cette sélection. Il a restructuré l’encadrement, y compris par le recrutement de techniciens étrangers, ce qui lui a valu des critiques dans le milieu du football local. Les joueuses lui ont dédié leur qualification en scandant son nom au téléphone après la demi-finale, et ce geste était spontané. La fédération a porté cette équipe jusqu’au bout d’un tournoi que personne ne s’attendait à disputer.

Ces éléments sont réels. Il faut les écrire.

Mais un dirigeant ne se juge pas sur un tournoi. Il se juge sur un mandat. Et un mandat qui s’achève sur une absence au Mondial masculin, un contentieux devant le Tribunal judiciaire de Paris, un recours pendant à Lausanne et une ardoise que les estimations situent entre quinze et vingt milliards de FCFA ne se solde pas par un seul trophée féminin, si beau soit-il.

Conclusion

Il n’existe pas de légitimité morale acquise par procuration. Un titre gagné par onze joueuses ne lave aucun bilan de gestion et ne confère à personne le pouvoir de distribuer des certificats de vertu.

Le texte du 18 août moralise un système dont il emploie les codes. Le mérite y sert d’argument, dans un environnement qui ne le garantit à personne. Un succès ponctuel y devient un récit de grandeur personnelle. Les échecs structurels d’un mandat de cinq ans, eux, n’y figurent pas.

Sur le plan institutionnel, Samuel Eto’o est fondé à s’exprimer. Il dirige la fédération. Sur le plan moral et intellectuel, sa position se conteste, et son texte ressemble davantage à une opération de repositionnement qu’à une réflexion sincère sur l’état du football camerounais.

Le football camerounais a gagné une coupe. Il attend toujours des comptes.

 

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