Pendant sept ans, Steve Fah le Bamiléké a prêté sa voix et sa caméra au pouvoir. Pourtant, à la première crise du Challenge Découverte, on lui a rappelé publiquement son origine bamiléké. Un mois plus tôt, depuis sa cellule de Kondengui, le professeur Alain Fogué Tedom dénonçait déjà la « bamiphobie ».
Steve Fah le Bamiléké : « Ce soir, j’ai vraiment mal »
Le message est tombé un soir sur la page de Steve Fah : « CE SOIR, J’AI VRAIMENT MAL. » Le communicant le plus fidèle du régime y publie un audio qui circule dans les forums. Il y découvre qu’on présente son passage dans le Sud comme une attaque contre les Bulu. Surtout, on y ramène son origine bamiléké dans le débat.
Les faits sont simples. Avec l’Ivoirien Makosso, Steve Fah parcourt le pays pour le Challenge Découverte, une opération de valorisation touristique du Cameroun. Le financement repose sur les contributions volontaires des élites régionales et sur des partenariats privés. Or, dans l’Adamaoua, l’étape a été annulée faute de soutien. Dans le Sud, personne ne s’est manifesté non plus. Makosso a donc publié une vidéo pour interpeller les cadres de la région.
Or la réponse n’a pas porté sur l’argent. Elle a porté sur l’origine.
Pour comprendre la violence du choc, il faut d’abord mesurer d’où vient Steve Fah. Cet homme ne s’attendait pas à ce rappel. En effet, il avait tout fait pour qu’on ne le lui adresse jamais.
Sept ans de loyauté filmée au service du pouvoir
« Je suis l’armée camerounaise »
Le 21 juin 2019, le Cameroun observe une journée de deuil national. Dix-sept soldats sont morts à Darak, sur le lac Tchad, face à Boko Haram. Ce jour-là, Steve Fah publie sur sa chaîne une vidéo intitulée « Je suis l’armée camerounaise ». Il ne dit pas qu’il soutient l’armée. Il dit qu’il est l’armée.
Le 4 septembre 2019, il est ensuite à Idenau, dans le Sud-Ouest. Titre de la vidéo : « Rentrée scolaire au NOSO : J’étais à IDENAU, le BIR rassure ». Elle est classée sous les mots-dièse #HUMOUR et #COMÉDIECAMEROUNAISE. Ainsi, la sécurité des écoliers en zone de conflit arrive au public sous l’emballage du divertissement.
De Kumbo à Kumba, en seize jours
Le 8 octobre 2020, Steve Fah est à Kumbo, dans le Nord-Ouest. Escorté par le BIR, il filme des élèves en classe pour prouver que les écoles ont rouvert. Titre : « Le BIR aux côtés des élèves ».
Seize jours plus tard, le 24 octobre, une école de Kumba, dans le Sud-Ouest, est attaquée. Sept enfants meurent. Les autorités imputent le massacre aux séparatistes, qui démentent. Le 28 octobre, Steve Fah est sur place et publie « J’étais à Kumba ».
Le reportage de Kumbo ne concernait pas Kumba. Mais il racontait une région pacifiée, et ce récit n’a pas tenu trois semaines.
Le prix réputationnel de cet engagement est connu. Le 23 mars 2022 à Bruxelles, des militants de la Brigade anti-sardinards l’enfarinent et le frappent en public. Ils invoquent explicitement son soutien au régime.
Cet homme a donc payé de sa personne pour le pouvoir.
Ce que disait vraiment la vidéo de Makosso
On a présenté la vidéo de Makosso comme une insulte à un peuple. Pourtant, elle ne nomme ni les Bulu ni aucune ethnie. Elle vise des cadres et des directeurs.
Son vrai ressort est donc ailleurs. Makosso ne parle pas du Sud. Il parle de « la région du président de la République ». Puis il lâche la phrase qui fâche : « il y a des gens qui disent aimer le président de la République du Cameroun que dans la bouche, mais dans les actes, on ne les voit pas. »
Ce n’est pas une insulte ethnique. C’est plutôt un procès en loyauté. En fin de règne, la fidélité au chef reste la monnaie politique de ces élites. L’accusation d’hypocrisie touche donc au cœur.
La technique est d’ailleurs connue. C’est celle de la quête à l’église ou de la cotisation aux funérailles. On interpelle publiquement l’orgueil pour obtenir le don.
L’honnêteté oblige cependant à relever un point. La vidéo compare la région aux Bamoun, et à ce qu’ils « sont en train de préparer ». Elle installe elle-même une émulation entre groupes. D’autres ont ensuite transformé cette émulation en conflit ethnique.
Reste enfin l’essentiel. La critique visait des élites. La riposte a répondu au nom d’un peuple. C’est le réflexe classique d’une élite mise en cause : elle s’abrite derrière sa communauté, et la question de départ disparaît.
Steve Fah le Bamiléké : le rappel à l’ordre identitaire
Les audios qui circulent après la vidéo ne parlent ni de tourisme ni de financement. Ils parlent d’origine.
Une menace venue des forums
Un premier message circule d’abord dans les forums des élites du Sud. Son auteur n’est pas identifié. Il se fait fort de faire « interpeller » Makosso si celui-ci revient sans vidéo d’excuses. Il demande aussi pourquoi l’Ivoirien n’a pas visé « les gars de l’Ouest », ceux qui « ont tout l’argent ». Autrement dit, le stéréotype ethnique ne vient pas de la vidéo. Il vient de ceux qui s’en disent victimes.
Raoul Christophe Mbia : « J’ai dit les mots »
Selon ses propres dires, Raoul Christophe Mbia, ami déclaré de Makosso, transmet ce message à l’Ivoirien. Il y ajoute ses propres mots : « Steve Fah est Bamiléké. Il ne faut pas que je te mente. Il est Bamiléké et tu n’ignores rien de la guerre qu’il y a entre les Bulu et les Bamiléké. »
Il ne s’en cache pas, au contraire. Dans une vidéo publique, il l’assume : « J’ai dit les mots. » Puis il énonce sa doctrine : « Je peux faire du tribalisme au Cameroun, je suis camerounais, c’est entre nous. »
Il accuse par ailleurs Steve Fah d’avoir expliqué à Makosso quel ministre appartient à quel camp dans la succession. Cette accusation vient d’un adversaire déclaré et reste à démontrer. Sa conclusion sonne comme un avertissement : « La personne qui a plus à perdre, c’est toi. C’est toi qui as tes investissements au Cameroun. »
Mbia se présente comme quelqu’un qui « marche avec les grands ». Il ne parle donc pas en son nom propre. Il parle au nom de ceux qui ont le pouvoir.
Le message adressé à Steve Fah est limpide. Peu importe le nombre de reportages tournés pour le régime. Au premier différend, il redevient un Bamiléké. Le loyalisme n’est pas l’intégration. Il est accueilli comme un devoir, mais il n’efface jamais l’origine.
Une protection de clan, pas d’État
Selon Raoul Christophe Mbia, Steve Fah aurait assuré à Makosso que la Première dame les protégerait. La réponse tient en une phrase : « La première dame peut donner un ordre, personne ne l’exécute. » Et une autre : « Nous sommes à la fin du régime et les gens ne blaguent pas. »
C’est sans doute la leçon la plus profonde de l’épisode. Steve Fah ne découvre pas seulement qu’il est bamiléké. Il découvre aussi que sa loyauté était inscrite chez une faction, pas auprès de l’État. En fin de règne, les clans ne se couvrent plus entre eux.
Le même audio le dit sans détour : « Les plus hauts gradés de l’armée viennent de cette partie du pays. » Ce n’est donc pas un constat. C’est une revendication de pouvoir.
Tant qu’il encensait le pouvoir, Steve Fah restait dans son rôle. Cependant, le jour où son projet a demandé des comptes aux élites de la région présidentielle, il a franchi une ligne qu’il ne voyait pas. L’allié utile est alors devenu l’outrecuidant.
Alain Fogué et la « bamiphobie » : ce que la lettre de Kondengui avait écrit
Le 2 septembre 2026, le professeur Alain Fogué Tedom écrit depuis la prison centrale de Kondengui, où il est détenu depuis six ans. Ce membre fondateur du MRC adresse une lettre ouverte à onze destinataires, dont Paul Biya, António Guterres, Emmanuel Macron, l’Union africaine et l’Union européenne. Son objet : « S’achemine-t-on vers un nouveau génocide bamiléké au Cameroun ? »
Fogué y dénonce la « kamtophobie » et la « bamiphobie ». Selon lui, les Bamiléké représenteraient 22 à 24 % de la population. Ils resteraient pourtant absents des postes stratégiques depuis l’indépendance : défense, finances, sécurité. Aucune statistique officielle ne recense l’appartenance ethnique au Cameroun. Ces chiffres sont donc les siens.
Ce que l’un dénonce, l’autre le revendique
Un mois plus tard, l’audio sur Steve Fah apporte une confirmation involontaire. Fogué dénonce l’exclusion des Bamiléké des postes de sécurité. Un défenseur du Sud revendique que les plus hauts gradés de l’armée viennent de sa région. L’un décrit le système de l’extérieur. L’autre le décrit de l’intérieur, avec fierté.
Il faut toutefois garder le sens des proportions. Fogué parle d’un risque de génocide. Steve Fah a subi un recadrage et des menaces. Les deux situations ne se comparent donc pas. Mais le cas Steve Fah montre à petite échelle la logique que Fogué dénonce à grande échelle.
L’opposant et le loyaliste, renvoyés à la même origine
Le parallèle devient alors implacable. Fogué a choisi l’opposition. Il est en prison. Steve Fah a choisi le pouvoir. Il a été « l’armée camerounaise ». Le premier a combattu le système, le second l’a servi. Pourtant, le système les renvoie tous deux à la même origine.
Si seul l’opposant était visé, on parlerait de répression politique. Quand le loyaliste l’est aussi, la politique n’explique plus tout.
« Mon ethnie, c’est le Cameroun » : le bouclier qui ne protège pas
Dans son message, Steve Fah écrit : « Mon ethnie, c’est le Cameroun. » La phrase est belle. C’est aussi le discours de l’unité nationale, celui-là même qu’il a relayé pendant des années pour le pouvoir. Il l’invoque aujourd’hui comme un bouclier. Or le bouclier ne protège pas.
Il faut ensuite regarder à qui il s’en prend. D’abord à Raoul Christophe Mbia, qu’il désigne comme l’origine des polémiques. C’est bien Mbia qui a prononcé le mot « Bamiléké ». Mais Steve Fah vise le messager, jamais ceux au nom desquels le messager prétend parler. Il vise ensuite les « jeunes Camerounais » qui tribalisent son projet. Le pouvoir, lui, reste hors de cause.
Une phrase trahit pourtant autre chose : « Que « les gens qui ont le pouvoir » me proposent donc avec qui je dois terminer cette aventure. » Il reprend entre guillemets les mots de l’audio. Il plie, puisqu’il suspend le retour de Makosso. Mais il plie en montrant du doigt.
Notre hypothèse, et elle reste une hypothèse : Steve Fah n’a pas rompu avec le système. Il a simplement appris où se trouvait sa place dans ce système. Le serviteur se croyait partenaire. On lui a rappelé qu’il n’était qu’un exécutant.
Le communicant qui croyait avoir un clan
Le Challenge Découverte voulait montrer la beauté du Cameroun, région par région. Finalement, il aura surtout montré ses lignes de fracture.
Steve Fah a cru que le zèle tenait lieu d’appartenance. Il a cru que la caméra, le BIR et l’uniforme symbolique de « l’armée camerounaise » lui ouvraient le cercle. Mais ce cercle s’est refermé au premier différend, sur une seule question : d’où viens-tu ?
Alain Fogué l’écrivait depuis sa cellule. Steve Fah l’a appris devant son téléphone.
John Lawson – Décryptage politique Cameroun











