L’endettement des ménages argentins atteint un niveau inédit depuis 23 ans. Les défauts de paiement auprès des banques ont triplé en un an, à 12,8% des crédits en mai, selon la Banque centrale. Le président Javier Milei refuse toute intervention de l’Etat.
Endettement des ménages argentins : un record depuis 23 ans
L’Argentine traîne une dette chronique, pathologique. Les agences de notation financière scrutent le pays, qui a signé 23 programmes de financement avec le Fonds monétaire international en 70 ans.
Un autre endettement progresse pourtant, loin des marchés. Des millions de foyers accumulent les impayés, à des niveaux records sous le gouvernement de Javier Milei.
Un récent rapport de la Banque centrale (BCRA) chiffre le phénomène. Les défauts de paiement des ménages auprès des banques ont triplé en un an. Ils atteignent 12,8% des crédits en mai.
Ce niveau constitue un plus haut depuis 23 ans. La hausse dure depuis 19 mois sans interruption. Juin l’a à peine freinée.
Le contraste structure tout le dossier. D’un côté, la dette souveraine et ses programmes internationaux. De l’autre, des budgets domestiques qui craquent un à un.
« Maintenant, je suis une paria financière »
Andrea, 32 ans, mère célibataire, raconte sa spirale à l’AFP. Elle a perdu son emploi il y a un an, quand sa papeterie a fermé.
Cette Argentine a ensuite échoué à se lancer comme traiteur. Sa dette est passée de 1 à 5 millions de pesos, soit 600 à 3.000 euros, en quelques mois.
« J’ai dû choisir entre le loyer, les frais scolaires, les services (eau, gaz, électricité), l’alimentation, les mensualités de la carte de crédit. Je me suis enfoncée et j’ai arrêté de payer. Jamais je n’avais vécu pareille situation. J’ai eu des mises en demeure. Maintenant, je suis une paria financière », témoigne-t-elle.
Son récit dit l’ordre des renoncements. Le crédit passe en dernier, après le toit, l’école et l’assiette.
Andrea tait son nom de famille et refuse toute photo. « Je ne veux pas qu’ils sachent au collège de ma fille », explique-t-elle. Elle règle à peine ces frais scolaires.
5,8 millions d’Argentins en défaut
Le think tank Centre d’économie politique (CEPA) élargit la focale. Il additionne les impayés auprès des banques et ceux contractés auprès d’entités non financières.
Ce calcul dénombre 5,8 millions d’Argentins en défaut, sur 20 millions d’endettés au total. L’estimation s’appuie sur les données de la Centrale des débiteurs de la Banque centrale.
Le CEPA replace ces chiffres dans l’histoire récente du pays. « On n’enregistre pas de niveaux d’impayés aussi élevés depuis la crise de 2001 », relève le think tank, qui vise aussi le pic de défauts de l’après 2003.
La référence pèse lourd en Argentine. La crise de 2001 reste la pire crise socio-économique des dernières décennies. Elle s’est terminée en émeutes, qui ont fait 39 morts.
Contexte : salaires en retard, subventions en baisse
Plusieurs facteurs nourrissent l’endettement des ménages argentins. Le pouvoir d’achat recule d’abord, car les salaires réels accusent un retard sur l’inflation.
La baisse des subventions aux services de base aggrave la pression. Gaz, électricité et transports pèsent davantage sur chaque budget.
L’inflation ralentit de son côté, à 33% en interannuel. Ce reflux prive dans les faits certains débiteurs d’un allègement du poids de leur dette.
Les taux exorbitants que pratiquent certains prêteurs complètent le tableau. Ils transforment un découvert ponctuel en dette durable.
Endettement des ménages argentins : les jeunes en première ligne
Le phénomène frappe particulièrement les jeunes. Quatre personnes sur dix âgées de 18 à 21 ans n’arrivent pas à rembourser leur crédit, selon la banque publique Banco Provincia.
Dans ce groupe, neuf sur dix se sont endettées avant un premier emploi. La dette précède donc le premier salaire.
Les travailleurs du secteur informel figurent parmi les autres publics vulnérables. Tous ceux qui n’accèdent pas au crédit bancaire affrontent la même impasse.
À court d’options, ces emprunteurs se tournent vers des prêteurs hors du système financier. Les taux y étranglent encore davantage les budgets.
« Esclavage financier » : la colère des livreurs
Leandro Hidalgo, livreur et syndicaliste du secteur, décrit ce piège à l’AFP. « Les plateformes de livraison elles-mêmes nous proposent des prêts à des taux usuraires », affirme-t-il.
Ces taux, charges comprises, atteignent 260% par an. Ils représentent quatre fois ceux des banques, auxquelles les livreurs ne peuvent s’adresser faute de bulletin de salaire, explique le syndicaliste.
La formule qu’il emploie résume le rapport de force. C’est comme un « esclavage financier, parce qu’on s’endette pour subsister, avec la plateforme elle-même », affirme-t-il.
Deux entreprises concernées, Rapido Ya et Gurpi, n’ont pas donné suite aux sollicitations de l’AFP.
La justice s’est également saisie du sujet. Un politicien de gauche a déposé récemment une plainte au pénal pour usure contre la plateforme de paiement Mercado Pago.
Cette plainte vise des microcrédits dont le coût effectif total dépasse 1.300%.
Des adolescents ciblés dès 13 ans
Les applications de porte-monnaie numérique visent aussi les adolescents. « Pas besoin d’attendre d’être adulte », vante la publicité de l’une d’elles.
Cette application ouvre des lignes de crédit rapides à partir de 13 ans. Les jeunes les gèrent directement depuis leur téléphone.
Juan Cuattromo, président de Banco Provincia, se désole auprès de l’AFP du peu d’éducation financière des jeunes. Certains, une fois endettés, « s’imaginent qu’en fermant l’application sur le téléphone, la dette disparaît ».
Le CEPA mesure le poids de ces outils. Plus de la moitié des défauts dits « irrécupérables » concernent des porte-monnaies numériques.
Milei renvoie l’endettement des ménages argentins au privé
L’exécutif fait face à des interpellations croissantes sur ce thème. Il assure « être sensible au problème », comme l’a redit mardi le porte-parole présidentiel.
Javier Milei campe pourtant sur une autre ligne. Le président ultralibéral, au pouvoir depuis fin 2023, considère l’endettement comme foncièrement « un problème entre (acteurs) privés ».
L’Etat n’a donc pas à intervenir, selon le chef de l’Etat. Il exclut en particulier toute restructuration et tout refinancement des crédits en souffrance.
Cette doctrine tranche avec les demandes qui montent dans le pays. Elle laisse chaque débiteur face à son créancier.
Conséquences et suite attendue
Le président a durci son propos il y a quelques jours. Personne « ne leur a mis un revolver sur la tempe » pour souscrire un crédit, a-t-il insisté.
Milei estime que son gouvernement remplit sa part du contrat. Il stabilise la macro-économie, fait baisser l’inflation et crée de meilleures conditions de financement. A terme.
Cette échéance reste lointaine pour les foyers en défaut. Les impayés progressent depuis 19 mois, quand la promesse gouvernementale porte sur l’avenir.
Le CEPA garde en mémoire le précédent de 2001. Le think tank ne relève aucun niveau d’impayés comparable depuis cette crise.
Andrea, elle, vit déjà avec l’étiquette qu’elle s’est donnée. Cette mère célibataire se décrit en « paria financière », entre mises en demeure et frais scolaires à peine réglés.
Source : Agence France-Presse











