La crise anglophone au Cameroun dure depuis près de dix ans. Jeudi, le pape Léon XIV pose le pied à Bamenda, principale ville des régions anglophones du pays. Sa venue ranime des espoirs de paix dans une région meurtrie par un conflit qui a fait au moins 6 000 morts.
Le pape Léon XIV à Bamenda, au cœur d’une crise non résolue
Au marché central de Bamenda, l’ambiance reste électrique. Un vendeur lance « Bienvenue en Ambazonie ! », du nom de la république indépendantiste proclamée en 2017. Ces derniers jours, policiers et militaires patrouillent en nombre dans les rues de la ville.
Un calme relatif s’est installé dans la cité. Dans les zones rurales environnantes, en revanche, le conflit continue de faire rage. La tension reste palpable.
Fin 2016, des manifestations ont secoué les deux régions anglophones du Cameroun. Des enseignants et des avocats dénonçaient la mainmise croissante du pouvoir de Yaoundé — majoritairement francophone — sur leurs systèmes éducatif et juridique. Ces deux régions abritent environ 20 % de la population camerounaise.
La répression violente de ces protestations a tout changé. En 2017, des indépendantistes ont proclamé la « République d’Ambazonie » et pris les armes contre le gouvernement central. Pris en étau entre les deux camps, les civils sont devenus la cible d’extorsions, de violences, d’enlèvements contre rançon et d’assassinats.
La crise anglophone au Cameroun : dix ans de violence et de déplacements
Le bilan humain est lourd. Selon l’ONU, le conflit a tué au moins 6 000 civils depuis 2016. En 2025, plus de 330 000 personnes restaient déplacées à l’intérieur du Cameroun. Plus de 100 000 autres avaient trouvé refuge au Nigeria voisin.
Ces déplacements ont brisé des communautés entières. Certaines familles n’ont pas revu leur village depuis près de dix ans.
Giovanni Mbuna, 36 ans, responsable du centre pour la jeunesse du diocèse de Bamenda, a subi cette violence de plein fouet. Un soir de novembre 2023, six hommes ont encerclé son véhicule et l’ont kidnappé avec un ami et un voisin.
Ses ravisseurs l’ont détenu et torturé pendant trois jours. Ils ont ensuite réclamé 4 millions de francs CFA — environ 6 000 euros — pour le libérer. Pour réunir cette somme, Giovanni Mbuna a vendu sa voiture et sollicité l’aide de sa famille.
Sa demande est désormais claire. « Au moment où le pape foulera la terre de Bamenda, nous voulons la paix, tous les meurtres et les enlèvements doivent cesser », confie-t-il à l’AFP, au sortir de la messe dominicale.
Les enlèvements contre rançon ne sont pas le seul mode d’extorsion. Certains groupes armés prélèvent des taxes sur chaque foyer. Toute occasion devient prétexte à racket : ouverture d’un commerce, construction d’une maison, mariage, funérailles.
Civils pris en étau entre séparatistes et forces de sécurité
Les forces de sécurité, elles aussi, commettent des exactions et extorquent la population. En 2020, des soldats ont tué au moins 21 personnes à Ngarbuh, dont des femmes enceintes et des enfants. Fait rare pour des violences imputées à l’armée : un tribunal a reconnu trois soldats coupables d’assassinat et les a condamnés en février à des peines de prison ferme allant de 5 à 10 ans.
Ce verdict constitue une exception dans dix ans de conflit. La condamnation de membres des forces armées y reste inhabituelle.
Dook Bisanga vend du poisson séché au marché de Bamenda. En 2016, des militaires ont ravagé sa maison dans son village de Bani Ngonga. Elle a fui pour se réfugier à Bamenda. Elle n’y est jamais retournée. « Quand je me suis réfugiée ici, il n’y avait pas de paix, parfois nous restions des heures sans sortir », se souvient-elle. Sa formule résume la situation de milliers d’habitants : « Nous sommes vraiment entre les deux. »
Le gouverneur de la région du Nord-Ouest, Adolphe Lele Lafrique, évoque un « retour progressif de la paix » dans « la plupart des communautés ». Pour Giovanni Mbuna, qui a lui-même traversé cette décennie de violence, le niveau de violence a effectivement baissé. Mais la fin du conflit semble encore lointaine.
La crise anglophone au Cameroun : des causes profondes non résolues
Pour l’avocat Joseph Awah Fru, la paix ne peut pas s’envisager sans traiter les causes du conflit. « Il faut résoudre les causes de ce conflit : la décolonisation inachevée du Cameroun occidental, la marginalisation, l’éradication identitaire et la tentative d’assimilation », estime-t-il.
Awah Fru défend les dix leaders séparatistes condamnés à la prison à vie en 2019. La Cour suprême a cassé ce jugement en mars. D’autres responsables restent emprisonnés à l’étranger, comme Lucas Ayaba Cho, incarcéré en Norvège.
Des ravisseurs ont enlevé John Berinyuy Tatah — devenu depuis l’archevêque auxiliaire de Bamenda — en novembre dernier, avec cinq autres prêtres. Ils l’ont séquestré pendant deux semaines. Ses geôliers lui ont confié avoir prêté serment de « lutter pour la liberté des Camerounais anglophones » jusqu’au bout.
Ce que la visite du pape peut changer
La visite de Léon XIV suscite des attentes de toutes parts, des victimes aux groupes séparatistes. Le groupe Unity Warriors of Ambazonia attend du pape qu’il presse le gouvernement de relancer des négociations « où les racines du conflit pourraient être discutées ».
L’archevêque de Bamenda, Andrew Fuanya Nkea, préside la conférence épiscopale du Cameroun. Réputé proche de Léon XIV, il formule un espoir mesuré. « La venue du pape va adoucir le cœur des extrémistes pour que nous puissions trouver un terrain d’entente (…) et aboutir à une solution pacifique », dit-il.
Une rencontre entre Léon XIV et le président Paul Biya n’est pas exclue. « Il est possible que [le président Paul Biya et le pape] discutent de la crise, et que [le pape] fasse quelques suggestions », glisse l’archevêque.
Andrew Fuanya Nkea relève un signal inédit depuis dix ans de conflit. « C’est la première fois depuis le début du conflit que tout le monde parle le même langage : tout le monde souhaite la bienvenue au Saint-Père », note-t-il.
La visite papale ne règlera pas seule dix ans de conflit armé. Mais à Bamenda, elle ouvre pour quelques heures un espace de parole partagé que la guerre n’avait jamais réussi à créer.
Source : Agence France-Presse
















