Une opération commando au Liban fait 41 morts : vendredi soir, des forces spéciales israéliennes s’infiltrent par hélicoptère dans le village de Nabi Chit, bastion du Hezbollah dans l’est du Liban. Leur mission : retrouver les restes de Ron Arad, aviateur capturé en 1986 et présumé mort. L’opération échoue. Elle laisse derrière elle 41 morts, un village en ruines — et une plaie vieille de quarante ans rouverte en pleine guerre.
Nabi Chit : un village soufflé par le commando
Le centre de Nabi Chit ressemble à un champ de bataille de guerre totale. Un immense cratère perfore le cœur du village. Les immeubles se sont effondrés, les toits arrachés, les munitions jonchent le sol. Le souffle d’une explosion a projeté une voiture jusqu’au deuxième étage d’un bâtiment éventré. Sur une façade, les lambeaux d’une affiche représentant des leaders du Hezbollah pendent dans le vide.
Mohammed Moussa, habitant de 55 ans, raconte à l’AFP ce qu’il a vécu cette nuit-là. « C’était digne d’un film », dit-il, lors d’une visite organisée pour la presse par le mouvement chiite. « Ils ont commencé à bombarder et ont mené environ 20 frappes » avant l’arrivée des soldats israéliens. Puis les hélicoptères. « On sentait que quelque chose clochait. On a compris par la suite qu’une opération commando était en cours quand nous avons entendu les hélicoptères. »
Israël avait pourtant prévenu. Vendredi midi, l’armée israélienne émet un avertissement concernant trois villages, dont Nabi Chit. Mais entre un avertissement et la réalité d’une opération héliportée de nuit, il y a toute la distance qui sépare la guerre froide de la guerre réelle.
Le bilan est lourd : 41 morts, dont trois soldats, et 40 blessés, selon le ministère libanais de la Santé. Plus au sud, près de Nabatiyé, huit autres personnes meurent dans des frappes israéliennes distinctes — six à Kherbet Selm, deux à Kfar Rumman. Et ce samedi-là, des frappes aériennes israéliennes visent plus de vingt villes et villages du sud du Liban, selon l’Agence nationale d’information libanaise.
Des soldats déguisés, quatre hélicoptères, un cimetière fouillé
Comment l’opération s’est-elle déroulée ? Les récits convergent, malgré les versions divergentes des deux camps.
Selon le chef de l’armée libanaise, Rodolphe Haykal, les soldats israéliens arrivent à Nabi Chit vêtus d’uniformes similaires à ceux de l’armée libanaise, à bord de véhicules militaires ressemblant à ceux du Hezbollah. Un stratagème de camouflage destiné à semer la confusion — et à gagner du temps.
De son côté, le Hezbollah livre sa version dans un communiqué. Ses combattants observent « l’infiltration de quatre hélicoptères » israéliens en provenance de Syrie, vendredi vers 22h30 locales. À leur atterrissage, « un groupe » de combattants du Hezbollah « engage » le combat au niveau d’un cimetière de Nabi Chit. Les troupes israéliennes se replient ensuite, affirme le mouvement chiite.
Les images filmées par l’AFP montrent un trou creusé dans la terre brune du cimetière — apparemment une tombe ouverte et fouillée. Un responsable du Hezbollah indique à l’AFP que le cimetière ciblé appartient à la famille Shoukr.
Le détail n’est pas anodin. En janvier, la justice libanaise a engagé des poursuites contre quatre personnes accusées d’avoir enlevé pour le compte du Mossad le frère d’Hassan Shoukr, suspecté d’avoir participé à la capture de Ron Arad. Le cimetière fouillé, la famille Shoukr, le Mossad : tous les fils de cette histoire se croisent dans la terre de Nabi Chit.
Ron Arad : quarante ans de mystère et de deuil national
Qui est Ron Arad ? Un officier de l’armée de l’air israélienne. En 1986, son appareil est abattu au-dessus du Liban lors d’une mission contre l’Organisation de libération de la Palestine. Il s’éjecte. Il est capturé par des groupes chiites pendant la guerre civile libanaise, qui ravage le pays depuis 1975.
Au début de sa captivité, il parvient à envoyer des lettres à sa famille. Israël entame des négociations avec ses ravisseurs. Les discussions échouent. Elles cessent définitivement en 1988. Depuis, plus rien. Ron Arad est présumé mort. Ses restes n’ont jamais été restitués.
Pendant quatre décennies, son cas a hanté Israël.
Le rapatriement des soldats disparus ou capturés est considéré comme un devoir national dans ce pays — une obligation morale et politique qui transcende les gouvernements et les générations. Films, livres, négociations secrètes : tout a été tenté. Sans résultat.
L’armée israélienne confirme samedi que ses « forces spéciales » ont mené vendredi soir une opération « pour localiser des restes liés au pilote disparu Ron Arad ». En vain. L’opération n’a fait « aucune victime » côté israélien, précise-t-elle. Benjamin Netanyahu prend la parole dans la soirée.
Netanyahu : « L’engagement est absolu et inébranlable »
Le Premier ministre israélien choisit ses mots avec soin. « Nos héroïques combattants ont lancé une opération spéciale pour localiser et libérer le navigateur Ron Arad », déclare-t-il samedi soir. Il reconnaît l’échec sans détour : « L’opération menée ce soir n’a pas permis d’obtenir les résultats escomptés. »
Mais Netanyahu refuse de parler de défaite. Il y voit au contraire une démonstration de la constance israélienne. « L’engagement de l’État d’Israël et le mien à mener à bien toutes nos missions concernant les prisonniers de guerre et les disparus sont absolus et inébranlables », assure-t-il.
Ces mots résonnent différemment dans les décombres de Nabi Chit. Le maire du village, Hani Moussaoui, mesure lui aussi le prix à payer — mais dans un registre opposé. « Le prix à payer est terrible : infrastructures détruites et le sang de nos enfants », dit-il à l’AFP. Puis il ajoute, sans hésiter : « Mais tant qu’Israël existera, nous continuerons à lui résister. »
Deux hommes. Deux langages. Deux visions irréconciliables de ce que signifie tenir ses engagements.
Le bilan global s’alourdit, le Liban paye le prix
Cette opération commando s’inscrit dans un contexte de destruction massive. Depuis lundi, depuis que le Hezbollah a attaqué Israël pour « venger » la mort de l’ayatollah Khamenei et déclenché la riposte israélienne, le Liban encaisse. Le bilan total atteint désormais 300 morts selon le ministère libanais de la Santé. Plus de 450.000 personnes ont été déplacées.
L’opération de Nabi Chit ajoute 41 morts à ce chiffre. Quarante et un morts pour retrouver les restes d’un homme disparu en 1986, pour une mission qui a échoué, dans un village dont le maire jure qu’il résistera tant qu’Israël existera.
Il y a dans cette équation quelque chose d’implacable et de désespérant à la fois. Une guerre dans la guerre. Un passé qui refuse de rester enterré — au sens littéral comme au sens figuré. Et un Liban qui, une fois de plus, paie de son sang les dettes et les obsessions des autres.
Ron Arad n’a pas été retrouvé. Nabi Chit est en ruines. Et la guerre, elle, continue.
Source : AFP – 8 mars 2026
















