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Prostitution à l’étranger : le douloureux retour au pays des Nigérianes

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Trans Afrique

Pensant décrocher un emploi dans une boutique au Mali pour financer ses études. Elle a sombré pendant des mois dans l’enfer de la prostitution forcée. Comme quatre de ses compatriotes, elle a réussi à s’échapper. Mais le retour au pays marque le début d’un autre combat : celui de la reconstruction.

A 16 ans, Blessing vient tout juste de rentrer au Nigeria, après trois jours de voyage en bus qui lui a fait traverser le Mali, le Burkina Faso et le Bénin. De la gare routière de Lagos où elle vient d’arriver, elle rejoint sa famille dans l’Etat de Cross River, au sud du pays le plus peuplé d’Afrique.

Il y a quelques mois, le jour de la Saint Valentin, un homme est venu la trouver en lui promettant un emploi dans la boutique et le restaurant de sa sœur installé au Mali. La semaine suivante, ils se mettent en route et finissent par arriver dans la petite ville de Badala, dans la région malienne de Kayes, près de la frontière guinéenne, raconte-t-elle enveloppée dans son sweet à capuche vert fluo.

Les travailleuses du sexe.

« On nous a alors dit qu’il n’y avait pas de boutique, que c’est +ashawo+ », le mot d’argot en pidgin nigérian pour qualifier la prostitution et les travailleuses du sexe. « Nous avons pleuré toute la nuit », se souvient Blessing, arrivée en même temps que plusieurs autres filles.

La mère maquerelle qui gère la maison close, une Nigériane surnommée « Mommy Love », lui annonce qu’elle est endettée à hauteur de 1,5 million de francs CFA (environ 2,286 euros), le prix de sa liberté.

Après avoir été privée de nourriture pendant trois jours, Blessing, rebaptisée « Beauty », n’a d’autre choix que de se mettre au travail.

« Un client rapporte 2.000 francs CFA » (3 euros), détaille la jeune fille, « mais on devait payer pour notre nourriture et notre eau » donc « j’essayais de gagner 20.000 ou 30.000 CFA par jour », soit entre 10 et 15 clients quotidiens.

Au bout de trois mois, après avoir versé 185.000 CFA (282 euros) à sa « patronne », elle parvient à s’enfuir avec quatre autres jeunes Nigérians, elles aussi contraintes à la prostitution, grâce à l’aide d’un Nigérian sensible à leur sorte.

Comme Blessing, Sofia, Rose et Esther, originaires de l’Etat central de Plateau, ont quitté le Nigeria pour ce qu’elles croyaient être un emploi ordinaire et rémunérateur.

Sofia a demandé « un nombre infini de fois » quelle était la nature du travail qui lui serait demandée. « Ce n’est qu’une fois arrivée au Burkina Faso qu’on nous a dit que c’était ashawo », raconte la jeune femme de 22 ans, originaire de Barkin Ladi, une circonscription régulièrement déchirée par des affrontements communautaires qui ravagent des villages entiers.

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Assise sur les bancs métalliques de la gare routière, Sofia s’agite, plaisante avec ses amies, en attendant le prochain bus pour Jos, la capitale du Plateau. A ses côtés, Rose, 19 ans, son amie d’enfance piégée dans le même calvaire malien, jure qu’on ne l’y reprendra plus. Le prochain qui lui fera miroiter un travail à l’étranger, « il dégage », assène-t-elle en se balançant nerveusement d’avant en arrière.

La précarité comme piège

Elles sont légion chaque année à quitter ainsi le Nigeria, où plus de 63% des habitants vivent dans la pauvreté, attirés par des promesses d’emploi fallacieuses et finalement contraintes à se prostituer.

« Elles viennent de toutes les parties du pays », assure Prosper Michael, directeur de l’ONG nigériane Global Anti Human Trafficking Organization (GAHTO) qui vient en aide aux victimes de traite et qui a permis le retour au Nigeria de Blessing et de ses amies en finançant leur voyage de retour.

« Quand elles arrivent dans ces pays, on leur confisque leurs passeports, leurs téléphones, tout, elles ne peuvent plus communiquer avec leurs familles », décrit-il.

Selon les chiffres publiés par l’ONU en 2021, le Nigeria caracole en tête des pays africains pour la traite humaine avec « entre 750.000 et 1 million » de victimes chaque année, dont « environ 83% sont des femmes et des jeunes filles ».

Un chiffre certainement sous-estimé et difficile à mettre à jour car les organisations se fondent sur les récits des personnes qui rentrent dans leur pays d’origine et décident de témoigner. Le nombre de ceux qui partent et ne témoignent pas est extrêmement difficile à évaluer.

Une grande partie des femmes victimes de la traite le sont à l’intérieur des frontières du pays, mais d’autres sont envoyées vers d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, notamment les pays francophones comme le Sénégal, le Mali ou encore la Côte d’Ivoire où la prostitution est légale.

« Nous constatons depuis 2023 un regain d’intérêt pour la route vers l’Afrique de l’ouest et la côte ouest-atlantique », affirme l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) qui a facilité le retour volontaire de plus de 67.000 Nigérians et Nigérianes depuis 2017.

« Quand j’arriverai chez moi, je raconterai tout à mes parents, pour qu’ils recherchent l’homme qui m’a envoyé là-bas et peut-être son arrestation », espère Blessing, sixième d’une fratrie de huit enfants, qui ambitionne désormais de suivre une formation de couturière.

En 2025, selon le rapport annuel des États-Unis sur la traite humaine, la justice nigériane n’a condamné que 32 personnes pour la traite de femmes à des fins sexuelles, un crime passible d’une peine minimale de deux ans d’emprisonnement et d’une amende de 250.000 nairas (158 euros).

– Juju et « Madames » – 

Patience a quitté Benin City, dans le sud-ouest nigérian, en 2011, lorsqu’elle avait 18 ans, guidée par son petit-ami, membre d’un « culte », un groupe mafieux nigérian, et trop heureuse de laisser derrière elle sa mère, qui l’avait déjà envoyé au Burkina Faso à l’âge de 13 ans pour se prostituer et contribuer aux dépenses familiales.

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A Benin City, où la population a subi de plein fouet les fermetures industrielles ces dernières décennies, le schéma est bien rôdé.

Des réseaux se sont organisés pour recruter puis acheminer des jeunes femmes vers l’Europe. Tout commence par des hommes qui les séduisent en leur faisant miroiter le confort d’une vie européenne et l’argent facile.

Ils leur font ensuite prêter des serments auprès de prêtres traditionnels qui leur prélèvent des cheveux et des poils des fêtes intimes avant de leur faire jurer silence et loyauté. Dans cette région où le « juju », les superstitions, régissent les vies, ces serments deviennent des engagements inviolables.

En cas de dénonciation ou de fuite, « ton sang sèchera dans ton corps » ou « tes règles ne s’arrêteront jamais de couler » : plusieurs femmes de retour à Benin City ont raconté à l’AFP les menaces qu’on leur a proférées.

Certaines terminent prostituées en Europe, après avoir été généralement vendues passées par des routes bien connues des trafics en tous genres, d’Agadez au Niger à l’enfer libyen, où elles ont souvent été contraintes de leurs corps pour pouvoir continuer leur voyage.

Une fois arrivées en Italie, elles tombent entre les mains de « Madames », des Nigérianes proxénètes qui les forcent à se prostituer pour rembourser les frais de leur périple, des dettes qui selon plusieurs d’entre elles peuvent aller jusqu’à 60.000 euros.

Dès les années 1970, des femmes de l’Etat d’Edo se sont lancées dans le commerce de tissus avec l’Italie, s’y sont installées et envoyaient de l’argent à leurs familles, explique Roland Nwoha, directeur de l’ONG Irara qui aide les Nigérians victimes de trafic dans leur réinstallation au pays. Puis, ce commerce s’est tarifé et ces Nigérianes se sont tournées vers la prostitution pour survivre.

« Elles sont ensuite revenus au Nigeria, ont recruté d’autres filles de leurs familles et leur ont fait répéter le même schéma, et c’est ainsi que le cercle s’est mis en place », explique M. Nwoha.

« Et comme la plupart d’entre elles gagnaient beaucoup d’argent, personne ne se souciait vraiment de ce qu’elles faisaient, cela a aidé beaucoup de gens à sortir de la pauvreté », analyse-t-il, au point que « c’est devenu une culture » dans cet Etat considéré comme l’épicentre de la traite des femmes au Nigeria.

Le poids du regard des autres

Après deux années de prostitution en France, Precious a réussi à payer la moitié des 30.000 euros réclamés par sa « Madame ». Elle a trouvé le courage de partir lorsque le très influent Oba de Benin, le roi traditionnel de Benin City, a proclamé en 2018 que toutes les femmes victimes de la traite et envoyées à l’étranger par des réseaux criminels étaient libérées de leur serment.

Rentrée au Nigeria, ses parents, à qui elle envoyait régulièrement de l’argent, sont d’abord « très déçus » de son retour.

Au début, Precious, elle, se envoyé « honteuse » d’être revenu « sans rien » et se cache le visage pour que personne ne la reconnaissance dans la rue.

Les femmes, qui reviennent « sans argent et avec des enfants, représentent un fardeau pour les familles, et sont donc souvent rejetées et stigmatisées », explique Roland Nwoha.

Après dix années de prostitution en Italie puis en Allemagne, où elle a donné naissance à une petite fille, Patience décide de rentrer au Nigeria grâce à un programme de retour volontaire, persuadée que les problèmes respiratoires de son enfant étaient liés au « juju » et à « des manipulations spirituelles » dont elle devait briser le sortilège au Nigeria, sans avoir remboursé l’intégralité de sa dette.

Cinq ans plus tard, à 33 ans, elle constate que la vie « est plus difficile » au Nigeria. Elle gagne sa vie en vendant des vêtements, et consacre tous ses efforts à sa fille de 9 ans désormais, que son entourage traitait de « sorcière » à son retour et pour qui elle veut être « la meilleure mère » et « un modèle ».

L’ombre permanente du danger

Depuis les années 2010, de nombreux pays européens ont renforcé les contrôles à leurs frontières et mis en place des programmes de retour volontaire pour les migrants désireux de rentrer chez eux, prolongeant une aide financière.

Ces retours financés par les gouvernements sont mis en œuvre en collaboration avec l’OIM et des ONG. Le gouvernement nigérian et les autorités de l’Etat d’Edo mènent régulièrement des campagnes de sensibilisation, sans pour autant réussir à endiguer le phénomène.

Promise, de retour à Benin City depuis un an, après dix années en Allemagne où elle s’est épuisée à tenter d’obtenir un permis de séjour sans succès, ne vit elle aussi que pour ses deux fils de 4 et 6 ans dont l’un est autiste.

« Là-bas, je devais tout faire toute seule, je n’avais personne pour m’aider, c’était très dur », se souvient-elle. Maintenant, elle laisse ses chaque week-end à sa mère, ce qui lui laisse le temps de « faire des choses pour elle » et de gérer sa petite épicerie, lancée grâce au soutien de l’aide au départ volontaire allemand et d’Irara.

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« Je ne peux pas dire que je regrette car j’ai eu mes enfants là-bas mais peut-être que si j’avais été au Nigeria pendant toutes ces années, j’aurais pu faire beaucoup plus », se désole cette femme de 31 ans qui espère faire grossir son échoppe.

Sandra, 38 ans, de retour après des années en Italie puis en Allemagne, où elle a eu trois enfants, tremble pour sa fille aînée de 16 ans, l’âge qu’elle avait lorsqu’elle a quitté son pays.

« Des gens peuvent lui laver le cerveau » et l’entraîner dans le même enfer qu’elle a vécu, craint-elle tout en rêvant elle aussi de quitter à nouveau le Nigeria grâce « à des moyens légaux » cette-fois.

Malgré la dangerosité des routes, malgré le verrouillage des frontières européennes, malgré les incitations de l’Oba, les rues de Benin City fourmillent toujours de recruteurs au discours rompu à embobiner les jeunes femmes qui rêvent d’un avenir meilleur.

« Ils sont partout, il n’y a qu’à dire qu’on cherche à partir et quelqu’un arrive », décrit Knowledge, 18 ans, fraîchement arrivée de Lagos à Benin City où elle travaille comme aide à domicile chez une amie de sa famille et découvre un monde nouveau.

Plusieurs de ses nouvelles amies ont déjà fait le pari de cette nouvelle vie et ont quitté le Nigeria. « Beaucoup d’entre elles savent que c’est de la prostitution », admet la jeune femme qui elle aussi rêve d’Europe mais « grâce à une bourse d’études ».

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