Mort d’Anicet Ekane : le rapport médico‑légal commandé par les autorités confirme qu’il s’agit d’un décès sans violences. Pourtant, les zones d’ombre persistent. Elles s’alimentent d’accusations de détention arbitraire, de privation de soins et d’un appareil respiratoire confisqué. La disparition de cette figure de la gauche nationaliste continue de secouer la scène politique camerounaise, révélant un malaise plus profond autour du traitement des opposants.
Un rapport officiel qui veut clore la controverse
Le ministère camerounais de la Défense a tranché. Selon un rapport d’autopsie cité mardi par les autorités, Anicet Ekane est mort de “cause naturelle”. L’annonce tombe comme un couperet dans un climat déjà lourd. L’opposant, âgé de 74 ans, était décédé début décembre en détention à Yaoundé, après son arrestation fin octobre 2025, en pleine période post‑électorale.
Le communiqué, lu sur les ondes de la CRTV, insiste sur deux points : absence totale de lésions traumatiques et présence de pathologies graves. Le rapport évoque un patient « présentant de lourds antécédents médicaux ». Une manière, pour les autorités, de couper court aux accusations de mauvais traitements.
Pourtant, la mort d’Ekane ne cesse de susciter des interrogations. Car l’opposant n’était pas n’importe qui. Figure de la gauche nationaliste, il avait soutenu la revendication de victoire d’Issa Tchiroma Bakary à la présidentielle. Son arrestation à Douala, avec d’autres responsables, avait immédiatement été perçue comme un geste politique.
Une arrestation sous haute tension politique
Selon le ministère de la Défense, l’interpellation d’Anicet Ekane était « consécutive à son implication dans les manifestations violentes » survenues avant et après l’annonce des résultats du scrutin du 12 octobre 2025.
Ces manifestations avaient éclaté après que Paul Biya, 93 ans, a été déclaré réélu pour un huitième mandat. Dans ce contexte explosif, Ekane devient rapidement un symbole. Pour ses partisans, il incarne la contestation d’un système verrouillé. Pour les autorités, il représente un agitateur responsable de troubles graves.
La tension monte encore lorsque plusieurs chancelleries — Canada, Royaume‑Uni, Union européenne — réclament une enquête « transparente » sur les circonstances de sa mort. La pression internationale s’ajoute à la colère de l’opposition intérieure. Maurice Kamto, principal opposant, parle alors d’un « crime d’État ». Le mot est fort. Il marque les esprits.
La famille dénonce des conditions de détention « inhumaines »
La famille d’Anicet Ekane ne décolère pas. Elle affirme que l’opposant était détenu de manière arbitraire, dans des conditions indignes. Plus grave encore : elle accuse les autorités de lui avoir confisqué son appareil d’assistance respiratoire, indispensable en raison de troubles respiratoires et cardiaques sévères.
Selon ses proches, les pathologies d’Ekane étaient parfaitement connues de l’autorité judiciaire. Ils disent avoir alerté à plusieurs reprises sur la dégradation de son état de santé. Le récit familial contredit frontalement la version officielle. Il nourrit un récit parallèle : celui d’un homme affaibli, privé de soins, abandonné dans une cellule.
Le ministère de la Défense, lui, maintient sa ligne. Ekane souffrait de « pathologies chroniques » et était « pris en charge » médicalement en détention. Deux narrations s’affrontent. Deux vérités irréconciliables.
Une mort qui devient symbole
La remise du corps à la famille, annoncée lundi par la CRTV, n’a pas apaisé les tensions. Au contraire. La disparition d’Ekane s’inscrit désormais dans une longue série de morts controversées en détention. Elle devient un symbole. Celui d’un pays où la contestation politique se heurte à un appareil sécuritaire implacable.
Dans les rues, dans les réseaux militants, dans les chancelleries, la question revient : Anicet Ekane est‑il mort de maladie ou de négligence ? Le rapport d’autopsie répond à la première hypothèse. Ses proches défendent la seconde. Entre les deux, un gouffre.
Cette tension narrative reflète un malaise plus profond. Le Cameroun traverse une période politique fragile. La présidentielle de 2025 a laissé des cicatrices. Les manifestations ont été réprimées dans le sang. Les arrestations se sont multipliées. Dans ce contexte, chaque mort en détention devient un révélateur.
Le rôle d’Issa Tchiroma Bakary dans la crise
Impossible de comprendre l’affaire Ekane sans évoquer Issa Tchiroma Bakary. Ancien ministre devenu opposant, il a galvanisé une partie de la jeunesse lors de la dernière présidentielle. Après s’être autoproclamé vainqueur, il a appelé ses partisans à défendre sa « victoire ».
Ces appels ont déclenché des manifestations massives dans les grandes villes. La répression a été brutale. Dans ce tumulte, Ekane apparaît comme l’un des soutiens les plus visibles de Tchiroma. Son arrestation, puis sa mort, s’inscrivent dans cette séquence politique chaotique.
Aujourd’hui, l’affaire dépasse son cas personnel. Elle interroge la gestion des opposants, la transparence des institutions, la place du débat démocratique. Elle met en lumière un pays où la frontière entre justice et politique semble de plus en plus floue.
Une conclusion officielle, mais un débat loin d’être clos
Le rapport d’autopsie vise à clore le dossier. Mais il ne convainc pas tout le monde. Les diplomaties occidentales restent prudentes. L’opposition maintient la pression. La famille réclame justice. Et l’opinion publique, elle, oscille entre colère, résignation et suspicion.
La mort d’Anicet Ekane restera sans doute un marqueur. Un moment où le Cameroun s’est retrouvé face à ses contradictions. Un épisode où la vérité officielle et la vérité vécue se sont affrontées. Et où, malgré les conclusions médico‑légales, les questions continuent de flotter.
Source: Agence France-Presse
















