Mercredi, le capitaine Ibrahim Traoré achèvera sa quatrième année à la tête du Burkina Faso, comme avant lui Thomas Sankara (1983-1987). Entre Ibrahim Traoré et Sankara, la filiation est assumée : le dirigeant actuel tente de perpétuer l’héritage souverainiste et révolutionnaire du père de la révolution. Il conduit toutefois une politique plus répressive.
Ibrahim Traoré et Sankara, deux capitaines au béret rouge
Ibrahim Traoré ne cache pas son admiration pour Thomas Sankara. À intervalles réguliers, il salue en lui un « Héros de la nation » et une « boussole ». Le chef de l’État promet aussi : « nous maintiendrons allumé le flambeau de la renaissance burkinabè ».
Ces hommages appuyés visent une figure qui reste un héros de l’Afrique subsaharienne. La proximité entre les deux hommes dépasse cependant le registre des mots.
Tous deux sont de jeunes capitaines coiffés du béret rouge. Chacun est arrivé au pouvoir par un putsch. Leur politique repose sur un même socle, le souverainisme panafricain, quitte à museler les voix dissidentes.
Cette parenté nourrit l’image d’un « nouveau Sankara ». Quatre ans après la prise de pouvoir d’Ibrahim Traoré, la comparaison fait pourtant apparaître de grandes différences.
Une révolution « progressiste et populaire » en chantier
Près de quatre décennies après Thomas Sankara, Ibrahim Traoré, 38 ans, a lancé sa propre révolution. Elle se veut cette fois « progressiste et populaire ».
L’or, l’industrie et les chantiers citoyens
Premier levier de cette politique : la nationalisation de mines d’or. Le régime mène aussi une relance tous azimuts de l’industrie, du coton aux tomates en passant par le textile.
L’initiative Faso Mêbo, « Construire le pays », complète le dispositif. Elle met des citoyens à contribution sur des chantiers, par exemple pour construire des routes avec des matériaux locaux.
Pour l’enseignant-chercheur Moussa Koné, les deux époques s’opposent d’abord par leurs moyens. « Sankara a gouverné dans l’austérité, avec peu de ressources. Il misait sur la rigueur et la gestion parcimonieuse », rappelle-t-il.
Le dirigeant actuel évolue dans un tout autre cadre. « Le capitaine Traoré gouverne en économie de guerre. Il bénéficie des recettes de l’or et des taxes sur les produits de consommation », poursuit le chercheur.
Une vitrine pour la propagande du régime
Cette politique économique occupe une large place dans la propagande en ligne du régime. Elle contribue à la forte popularité du capitaine Traoré sur le continent africain.
Les résultats concrets restent néanmoins difficiles à vérifier de manière indépendante. Moussa Koné confirme que « de nombreux projets et chantiers » ont été lancés.
Certains résultats « se font parfois attendre », nuance-t-il. Le chercheur cite le projet d’autoroute entre Ouagadougou et Bobo Dioulasso, les deux plus grandes villes du pays, « toujours au stade embryonnaire ».
Sur ce terrain, l’universitaire renvoie à l’expérience sankariste. « Sankara avait eu des résultats rapides avec les “cités de la révolution”, le premier grand projet d’habitat initié pour garantir un accès digne au logement », développe Moussa Koné.
Le retour du Faso Dan Fani
L’héritage se lit aussi dans le domaine culturel. Ibrahim Traoré a ressuscité le port du Faso Dan Fani, tissu traditionnel en coton local, dans l’administration et les écoles.
Thomas Sankara avait imposé ce vêtement en son temps. Le geste reprend donc directement une mesure de la période révolutionnaire.
Ibrahim Traoré et Sankara, deux contextes opposés
La révolution interrompue de 1983
Thomas Sankara accède au pouvoir en août 1983, à 33 ans. Il initie alors la « révolution démocratique et populaire » (RDP).
L’objectif affiché consiste à rompre avec l’héritage colonial et à combattre l’impérialisme. La RDP entend aussi transformer le Burkina en misant sur l’autosuffisance et la souveraineté nationale.
Plusieurs priorités structurent ce projet : réduire le train de vie de l’État, désenclaver les campagnes, offrir l’éducation à tous. L’émancipation des femmes et la valorisation des produits locaux figurent également au programme.
Cette révolution n’ira pas à son terme. En octobre 1987, Thomas Sankara est renversé puis assassiné.
Une menace jihadiste qui pèse sur le territoire
La situation sécuritaire constitue l’une des grandes différences entre les deux époques. Des groupes jihadistes contrôlent aujourd’hui une grande partie du territoire burkinabè.
Les attaques se poursuivent, surtout dans le nord du pays. Certaines villes y sont même sous blocus.
Le régime a pourtant mobilisé massivement des civils, les volontaires pour la défense de la patrie (VDP). Comme pour les chantiers de Faso Mêbo, la population est là encore mise à contribution.
Moussa Koné reconnaît une « meilleure dotation des forces combattantes en équipements, parfois fabriqués sur place, notamment des blindés légers ». L’isolement du Nord reste néanmoins un symbole fort, estime-t-il.
Le chercheur rappelle que Thomas Sankara avait justement misé sur le désenclavement de cette région. Une ligne de train devait y contribuer.
Réactions : l’ordre revendiqué, la coercition dénoncée
Pluralisme : une même méfiance, deux discours
Sur la question du pluralisme, les deux dirigeants ont fait des choix proches. Ils ont dissous les partis politiques et évoquent des « ennemis » du peuple, intérieurs ou extérieurs.
Une nuance importante les sépare pourtant. Thomas Sankara se réclamait d’une révolution « démocratique et populaire », quand Ibrahim Traoré revendiquait que son pays n’était pas une démocratie.
Une répression encore plus dure
Les années Sankara ont elles aussi été marquées par la répression. Elles ont notamment connu des purges dans l’armée et des tribunaux d’exception, qui pouvaient juger de manière expéditive les contre-révolutionnaires.
Sous Ibrahim Traoré, l’exercice du pouvoir est encore plus dur. Journalistes, magistrats et membres de la société civile sont régulièrement enlevés. Certains sont parfois envoyés au front pour combattre les groupes jihadistes.
Le capitaine assume cette ligne. « On ne fait pas de révolution dans le désordre, c’est impossible. Nous allons faire régner l’ordre et la discipline pour que nous puissions progresser », déclarait-il en 2025.
L’analyste politique Yaya Touré va dans le même sens que le constat d’un pouvoir plus sévère. « L’aspect coercitif est plus pesant sous le régime actuel », confirme-t-il.
Il élargit ensuite son propos à la nature même d’une révolution. « La meilleure révolution, c’est celle qui porte les aspirations du peuple, pas celle qui oppresse et renie certains droits fondamentaux », ajoute-t-il.
Ibrahim Traoré et Sankara : souveraineté affirmée, résultats attendus
Une diplomatie de rupture
Sur le plan diplomatique, les deux hommes se retrouvent dans leur quête de souveraineté. Leurs choix concrets divergent toutefois.
Thomas Sankara avait opté pour le non-alignement et défendait la solidarité Sud-Sud. Son lointain héritier a pris une autre direction.
Ibrahim Traoré a cofondé une confédération avec le Mali et le Niger voisins. Il a aussi rompu avec la France, ancien occupant colonial, pour se tourner vers de nouveaux partenaires, la Russie en tête.
Des chantiers encore en suspens
Sur le plan intérieur, une partie du bilan reste à confirmer. Selon Moussa Koné, certains résultats se font parfois attendre, à l’image de l’autoroute entre Ouagadougou et Bobo Dioulasso, toujours embryonnaire.
Au Nord, l’isolement persiste et des villes restent sous blocus. Pour le chercheur, cette réalité demeure un symbole fort au regard du projet de désenclavement porté par Thomas Sankara.
À l’approche de ce quatrième anniversaire, Ibrahim Traoré continue de revendiquer la filiation sankariste. Son régime s’en distingue pourtant par une politique plus répressive et par une situation sécuritaire très différente.
Source : Agence France-Presse












