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Payer, pas craindre : ce que le capital privé camerounais achète et ce qu’il n’obtient jamais

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Trans Afrique

Le capital privé camerounais n’a jamais manqué de fortunes. Il manque d’autres choses. Une dérogation présidentielle en 1986 pour Paul Kammogne Fokam, des scellés sur la brasserie de Joseph Kadji Defosso en 1993, la banque du groupe Fotso passée à l’État en 2016, un titre foncier de Jean-Claude Feutheu annulé en 2026. Quarante ans de dossiers ouverts, refermés, rouverts, et une même mécanique : la faveur crée la dépendance, et la dépendance permet le retrait de la faveur.

 

Une question traverse l’histoire économique du Cameroun depuis soixante ans, et personne ne la pose jamais franchement. Jusqu’où un entrepreneur camerounais peut-il accumuler de la puissance économique sans dépendre du pouvoir politique ?

La réponse la plus nette ne vient ni d’un opposant, ni d’un exilé. Elle vient du patronat lui-même. En avril 2017, André Siaka répondait à Jeune Afrique. Ancien directeur général des Brasseries du Cameroun, président du Gicam de 1996 à 2008, il dirige depuis 2014 une entreprise de travaux publics qui vit des commandes de l’État. On ne peut pas développer les entreprises du pays, affirmait-il, « si vous n’êtes pas allié au pouvoir ». Et il ajoutait qu’il n’aurait pas hissé l’organisation patronale à son niveau s’il avait appartenu à l’opposition.

L’homme milite au parti au pouvoir. Il ne dénonce rien. Il décrit une règle du jeu comme on décrit la météo.

1. La règle tacite de neutralité

Le système camerounais a laissé émerger de puissants groupes privés nationaux. Il n’a jamais eu besoin d’une doctrine officielle pour encadrer cette réussite. Une exigence implicite a suffi : la puissance financière ne prend jamais de couleur politique autonome.

Cette exigence a une adresse. Le parti au pouvoir dispose d’une sous-commission de l’intendance et de la logistique, que Jeune Afrique décrit comme bien connue. Elle réunit ses militants les plus fortunés et finance ses événements d’envergure. Le nom de Bernard Fokou, propriétaire de la plus grosse entreprise à capitaux camerounais, y revient souvent.

Ce n’est pas une rumeur de taxi. C’est un organigramme.

Le même article raconte l’épisode d’Albert Dzongang, candidat en 1997 contre Paul Biya et aujourd’hui conseiller spécial de Maurice Kamto. Un homme d’affaires lui remet dix millions de francs CFA, puis revient les reprendre en découvrant contre qui il se présente. Le donateur justifie son geste : le chef de l’État voit et entend partout.

Le vocabulaire en dit long. On ne dit pas que ces hommes investissent dans le parti. On dit qu’ils sauvent leur tête. C’est celui de la rançon, et une rançon ne s’acquitte jamais définitivement.

2. Le capital privé camerounais face au crédit

L’exigence devient intraitable dès qu’elle touche au crédit.

Deux entrepreneurs de l’Ouest ont voulu bâtir une grande banque camerounaise à capitaux privés nationaux. Les deux ont affronté le même superviseur régional.

Le groupe Fotso détenait la Commercial Bank Cameroun. Elle est restée près de sept ans sous administration provisoire. Quand celle-ci prend fin, en septembre 2016, l’État camerounais détient 98 % de l’établissement, les filiales locales d’Allianz les 2 % restants.

Une banque privée que fonde le premier groupe familial du pays, et qui finit à l’État par voie prudentielle. Le fait se suffit à lui-même.

Paul Kammogne Fokam, lui, déplace le centre de gravité juridique de son groupe à Neuchâtel en 2008. La Commission bancaire de l’Afrique centrale refuse l’opération en décembre 2009. Quinze ans de bras de fer suivent : missions de contrôle en série, interdiction de remonter les dividendes et les frais d’assistance technique, puis un règlement sur les holdings financiers que la Cobac adopte en 2015.

Une hypothèse se dégage, et nous la donnons pour ce qu’elle est. Ce que le système ne tolère pas n’est peut-être ni la fortune ni même l’indépendance, mais la capacité de financer. Une banque privée nationale, c’est le pouvoir de décider qui reçoit du crédit sans passer par Yaoundé.

Joseph Kadji Defosso, lui, a fait de la bière, de l’assurance, de la minoterie, de l’hôtellerie. Jamais de crédit. Son groupe a survécu.

3. L’insécurité permanente : quatre trajectoires

Kadji Defosso, le dossier que referme un ralliement

Dans les années 1990, il soutient le SDF. Il le paie cher, rectifie le tir après la défaite du parti, et revient penaud au RDPC. Entre les deux, un contentieux fiscal s’ouvre en décembre 1992, et l’administration pose les scellés sur l’Union camerounaise de brasseries en avril 1993.

Ni un jugement ni un paiement ne referment ce dossier. Un ralliement le referme.

Trente ans plus tard, le groupe n’a rien perdu de sa fortune et passe pour un rare exemple de transmission réussie au Cameroun.

Victor Fotso, quarante ans d’allégeance et une banque perdue

On ne trouvera pas d’allégeance plus complète. Maire de Bandjoun, figure du parti, il doit son ascension aux deux régimes, qui lui accordent l’unique agrément national pour la fabrication de piles électriques, en récompense de services rendus.

Le Tribunal criminel spécial condamne son fils Yves-Michel à vingt-cinq ans en 2012 dans l’affaire Albatros, puis à la perpétuité en avril 2016 pour le détournement de trente-deux milliards. À la tête de Camair, il retient la juridiction, il louait à la compagnie, via trois sociétés-écrans, des avions que celle-ci avait achetés sur fonds publics. La Cour suprême confirme ces peines le 25 juin 2019. Sept semaines plus tard, leur bénéficiaire quitte le pays.

Ces condamnations sont une chose. Le passage de la banque familiale à l’État en est une autre. Une sanction pénale n’exige aucune étatisation. Elle l’a pourtant accompagnée.

Jean-Claude Feutheu, la faveur de 2008 refermée en 2026

Le 2 février 2026, le ministre des Domaines annule le titre foncier de la société hôtelière Djeuga Palace : le site relève du domaine ferroviaire de l’ex-Regifercam en vertu d’un arrêté de 1926. En 2008, l’administration avait pourtant classé ce terrain en domaine national de deuxième catégorie, c’est-à-dire jamais occupé par l’homme, en plein cœur de Douala. Le groupe y avait acquis dix mille trois cent cinquante mètres carrés pour vingt-neuf millions de francs CFA, sur un lot que l’on estime à dix milliards. La vente aux enchères aura lieu le 9 octobre 2026, à une mise à prix de 5,5 milliards.

L’acquisition était irrégulière. Mais qui a délivré le titre en 2008 ? L’administration. Qui l’annule en 2026 ? La même. L’État n’a pas subi cette irrégularité, il l’a consentie, conservée dix-sept ans, puis actionnée. Une faveur n’est pas un cadeau. C’est une laisse.

Sylvestre Ngouchinghé, promu et mis en demeure le même trimestre

Sénateur titulaire de la Mifi depuis 2018, il importe environ 80 % du poisson congelé que consomme le pays. Son conflit avec la régie du terminal à conteneurs du port de Douala s’ouvre le 20 février 2023 et porte sur vingt-cinq milliards. En avril de la même année, il entre au bureau du Sénat comme l’un de ses huit secrétaires.

L’honnêteté impose de donner les chiffres du port. Quatre autorités différentes adressent à Congelcam quatre mises en demeure entre le 20 février et le 2 juin 2023. L’entreprise importe près de trois mille conteneurs frigorifiques en quatre mois, davantage que son volume annuel des deux années précédentes. Elle en enlève moins de dix par jour, contre cinquante promis. Le séjour moyen dépasse soixante-dix jours. La régie refoule vingt-sept navires. Congelcam, de son côté, soutient qu’elle évacue dès que la régie le permet, et accuse le port d’avoir rompu la chaîne du froid.

Que l’on donne raison à l’un ou à l’autre, une chose est acquise. Le même trimestre le voit entrer au bureau de la chambre haute et recevoir deux mises en demeure. Le siège n’a rien suspendu : le bras de fer a duré deux ans.

4. L’éloignement, et ce qu’il n’est pas

Le cas Fokam reste au registre déclaratif.

Paul Kammogne Fokam quitte le Cameroun quelques semaines avant la présidentielle de 2018. Il n’y est pas revenu. Jeune Afrique le décrit comme persona non grata sans documenter le moindre acte, et rapporte qu’en 2023 un cadre d’Afriland, le banquier Jean Gakam, aurait approché Etoudi pour obtenir son retour, en vain. Dès avril 2017, un de ses proches affirmait que la banque se trouvait dans le viseur de l’État depuis que les spéculations en faisaient un candidat.

L’intéressé a démenti. Il refusait alors le rôle de personnalité bamiléké nantie et qualifiait ce cliché de fantasme nuisible à l’unité nationale. Aucune institution camerounaise n’a jamais rien confirmé ni infirmé. Tout ceci demeure déclaratif, et nous l’écrivons comme tel.

Ailleurs n’est pas un sanctuaire, c’est un marché

Reste la thèse commode de l’exil économique. Elle ne résiste pas à l’examen.

Le groupe Fokou s’est implanté au Gabon dès 1999 et y a investi vingt-six milliards en 2016. Le président gabonais a inauguré sa nouvelle unité d’acier de Port-Gentil, six milliards, le 17 septembre 2026. Mais ce marché rapporte parce que Libreville a interdit les importations de fer à béton en février 2021 pour protéger sa production locale. Et en décembre 2024, les mêmes autorités gabonaises fermaient ses établissements, scellaient l’usine et incarcéraient quinze responsables, avant que l’enquête lui donne raison et coûte son poste au responsable qui avait agi.

Ce qui se répète, en revanche, c’est le tempo. Djeuga Palace dispose de quarante-huit heures pour libérer les lieux. Cinq jours séparent l’annonce de la saisie contre Fokou Confort, le 3 avril 2023, de la vente programmée, avant qu’un juge ordonne la restitution et condamne la société de recouvrement aux dépens. Quatorze jours s’écoulent au Gabon entre les scellés et le désaveu.

L’administration agit d’abord. Le droit arrive ensuite, quand il arrive.

5. Au-delà de la question communautaire

Il serait commode de conclure à une exclusion. Les faits l’interdisent.

Le jour où les deux perchoirs ont changé de mains

Le 17 mars 2026, en une seule matinée, le parti au pouvoir renouvelle les bureaux des deux chambres. Théodore Datouo, de Bangou, prend l’Assemblée nationale après trente-quatre ans de règne de Cavayé Yeguié Djibril. Cent trente-trois suffrages, quatorze bulletins nuls. Le secrétaire général du comité central avait donné la consigne le matin même. On reconnaît au nouveau président d’avoir mené dans les délais la construction du nouveau siège de l’Assemblée.

Le même jour, au Sénat, le parti écarte Marcel Niat Njifenji à la surprise générale, après treize ans, au profit du lamido de Rey Bouba, Aboubakary Abdoulaye. Or le président du Sénat est la deuxième personnalité de l’État, celle qui assurerait l’intérim en cas de vacance à la présidence de la République. Niat Njifenji, quatre-vingt-onze ans, meurt à Yaoundé le 11 avril suivant. Cavayé Yeguié Djibril meurt le 6 mai.

Un homme de l’Ouest reçoit donc la chambre basse le jour même où un autre perd la chambre haute. Personne ne conquiert ces postes et personne ne les détient. Le parti les attribue, et les reprend. On peut monter jusqu’au perchoir, à condition de devoir sa place au guichet.

Un électorat qui n’a jamais voté pour les siens

Il faut enfin écouter les intéressés. Ambroise Kom, universitaire passé par l’UDC puis par la vice-présidence de l’UDM d’où ses pairs l’ont écarté, rappelle qu’un microtribalisme prévaut à l’Ouest et qu’un Bandjoun ne financerait pas un Baham. Le Laakam, créé en 1990 pour penser l’avenir de cette communauté, n’a pas survécu à ses propres membres : certains l’ont dénoncé au gouvernement. Et Albert Dzongang affirmait en 2017 que les Bamiléké ne font pas de politique et se contentent de plaire au chef pour assurer leurs arrières.

On lit d’ordinaire ces constats comme un renoncement. C’est l’inverse.

Cet électorat s’est massivement porté sur John Fru Ndi, anglophone de Bamenda, contre Paul Biya. Il ne s’est pas porté sur Pierre Kwemo, député du Haut-Nkam et opérateur économique, candidat de l’UMS le 12 octobre 2025, qui recueille 0,28 % des suffrages exprimés au plan national et termine onzième sur douze. Et le MRC n’a jamais tiré sa force d’une appartenance, mais de la stature personnelle de Maurice Kamto.

Ceux que l’on accuse de vouloir le pouvoir pour les leurs n’ont jamais voté pour un des leurs qui se présentait en tant que tel.

Ce qui les rassemble n’est donc pas un homme, c’est un intérêt : entreprendre sans dépendre d’une faveur. Le jour où un pouvoir menace cela, ils se retrouvent. Le reste du temps, chacun traite pour son compte.

Le guichet ne négocie jamais avec un groupe

C’est précisément ce que le guichet exploite. On y négocie avec des individus fortunés, un par un, jamais avec un patronat constitué. Kadji négocie seul en 1993. Fotso paie seul pendant quarante ans. Fokam part seul en 2018. Ngouchinghé plaide seul contre le port. Aucun d’eux n’a jamais trouvé les autres à ses côtés.

Datouo le disait déjà en 2017, à propos de l’arrestation d’Yves-Michel Fotso. Les autres collègues avaient parié sur leur mobilisation. Elle n’est jamais venue.

Neuf ans plus tard, il préside l’Assemblée nationale. Yves-Michel Fotso, lui, a quitté le pays pour le Maroc dans la nuit du 18 au 19 août 2019, sur autorisation présidentielle, quatre mois après la confirmation de ses deux condamnations à perpétuité. Il n’est jamais rentré. Marafa Hamidou Yaya, condamné dans le même dossier Albatros, reste en détention. D’autres condamnés de l’opération Épervier sont morts en prison.

La peine n’est donc pas ce qui décide. Un tribunal la prononce, une cour la confirme, et le pouvoir la module ailleurs. L’allégeance n’a pas sauvé la banque des Fotso, passée à l’État. Elle a sauvé l’homme.

Voilà ce que le guichet permet d’acheter, et ce qu’il ne permet pas. On y obtient une clémence. On n’y obtient jamais un droit.

Un pays qui fait de la sécurité juridique une faveur ne perd pas seulement des hommes d’affaires. Il perd la seule chose qu’un entrepreneur ne peut pas importer, et qui est la certitude.

John Lawson – Décryptage politique Cameroun

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