Face aux accidents de la route mortels et violents, les proches des victimes de la route peuvent subir un deuil pathologique, ce « trouble émotionnel » lié à la « préoccupation perpétuelle de l’absence du défunt » et « qui ne se résout pas dans le temps », explique à l’AFP le psychiatre Alain Sauteraud.
« Le deuil pathologique est un processus, au départ normal, qui s’est interrompu, c’est-à-dire qu’au lieu de digérer petit à petit les émotions, de les apaiser, on oublie l’amour qu’on avait pour le défunt au profit d’un état de manque, d’une colère, d’angoisses terribles », analyse Alain Sauteraud, psychiatre spécialiste en psychologie du deuil.
150 endeuillés pathologiques
Auteur de Vivre après ta mort (Ed. Odile Jacob), le spécialiste, qui a soigné près de 150 endeuillés pathologiques, relève que « les deuils par accident de la route sont un grand facteur de deuil pathologique ».
« On n’est pas en état de manque à cause d’un accident de la route, on est en état de manque à cause de la disparition de la personne qu’on aimait, en sachant que le mode de disparition influence cette séparation », décrypte le psychiatre, précisant que « le plus grand facteur de deuil pathologique est le suicide ».
Le deuil pathologique a été introduit en 2013 par le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, une référence pour les psychiatres) grâce aux travaux de la sociologue Holly Prigerson, qui a évalué qu’environ 10% des endeuillés – parents du premier degré – ont de grandes difficultés pour se remettre du deuil. Et c’est en 2018 que l’OMS reconnait officiellement le deuil pathologique.
« Le deuil normal en moyenne dans toute la population, c’est trois, quatre mois. Selon les circonstances, ça peut durer beaucoup plus longtemps, .Mais au bout d’un an, il faut aller mieux. Parce qu’au bout d’un an, tout s’est passé déjà une fois sans lui ou sans elle. Noël, anniversaire de naissance, premier anniversaire de décès.
Les temps du deuil
Ce sont les temps du deuil », expose M. Sauteraud, qui ne parle « pas de stades du deuil » et qui insiste: « au bout d’un an, il faut aller mieux mais ça ne veut pas dire aller bien ». « Et quand vous voyez les gens aller très mal, toujours après ça, c’est très, très mauvais signe », poursuit-il. Le psychiatre rappelle que « le deuil est une histoire d’amour, pas un trauma, parce que vous pleurez quelqu’un que vous avez aimé », et pointe « la peur d’oublier ».
« C’est un des grands sujets. On appelle ça des pensées dysfonctionnelles. Ce sont des croyances qui sont d’une rigidité telle qu’elles rendent malades les gens. Dans le deuil par accident de la route, une autre pensée dysfonctionnelle est la mort injuste. Or il n’y a pas de mort juste, il y a la mort ».
De même, « on ne fait pas un deuil pathologique parce qu’on pense de travers, on fait un deuil pathologique parce qu’on est débordé d’émotions qui vous font penser de travers. Le deuil pathologique est un trouble émotionnel comme le deuil d’ailleurs est un problème émotionnel », décrypte le psychiatre.
Résoudre le deuil
Pour le spécialiste, « à partir du moment où vous avez été aimant, authentiquement, vous allez subir le deuil, et en fonction des caractéristiques de la relation et du type de décès, vous allez être en difficultés ».
Il faut alors « résoudre le deuil », à savoir: « comment faire pour vivre sans quelqu’un qui était si important pour moi. Ce n’est pas si simple que ça ». Parmi les clés pour solutionner cette « énigme », Alain Sauteraud évoque le fait d’arriver « à avoir un accès paisible au souvenir du défunt, ce qui est le but du deuil en fait ».
« C’est la mémoire. Dès que vous aimez quelqu’un, vous avez une empreinte physique qui est indélébile. C’est pour ça qu’on se souvient de notre premier amour. Ce sont des choses tellement intenses qu’on ne les oubliera jamais. C’est la chance de l’avoir connu. Et il est avec vous pour toujours », soutient le psychiatre.
© Agence France-Presse
















