Interpellé un samedi, relâché en quelques heures, sans motif officiel. À l’approche de sa déposition, le lieutenant-colonel Ayissi Nanga, témoin clé de l’affaire Martinez Zogo, vient de vivre une séquence qui en dit long sur l’appareil sécuritaire camerounais.
C’est une séquence qui restera sans doute dans les annales du tentaculaire dossier Martinez Zogo. Le samedi 17 octobre, la gendarmerie a interpellé à Yaoundé le lieutenant-colonel Ayissi Nanga, témoin de l’accusation devant le tribunal militaire. Selon le politologue Moussa Njoya, le commandant de la Légion de gendarmerie du Centre aurait conduit l’opération. L’officier aurait passé la nuit dans les cellules du Secrétariat d’État à la Défense (SED).
Le lendemain, Ayissi Nanga retrouvait la liberté. Morgan Palmer situe sa libération vers 4 heures du matin, selon la presse locale dans la matinée. L’officier doit encore se présenter devant le commissaire du gouvernement. Aucune autorité n’a communiqué de motif officiel.
Derrière ce cafouillage apparent se dessinent deux questions. Celle d’une guerre psychologique menée contre un témoin gênant. Celle, plus institutionnelle, d’un conflit de compétences entre la gendarmerie et le tribunal militaire.
Ayissi Nanga, un témoin qui dérange dans l’affaire Martinez Zogo
Le profil du lieutenant-colonel Ayissi Nanga dérange. Il a commandé le groupement de gendarmerie territoriale du Mfoundi et a siégé à la commission mixte police-gendarmerie créée le 3 février 2023. En janvier 2023, le sous-lieutenant Legrand Ngamby lui avait signalé les messages de Justin Danwe. Cette alerte avait déclenché les premières interpellations.
Selon des sources reprises par la presse, il aurait ensuite relevé une coupure des données mobiles visant les téléphones du commando pendant l’opération. Son raisonnement tient en peu de mots. Un opérateur ne coupe pas de lignes précises de son propre chef. Interroger Camtel, Orange et MTN permettait donc de remonter à celui qui avait donné l’ordre.
La piste des opérateurs face au récit officiel
Deux versions s’opposent sur la suite. À la barre, le lieutenant-colonel Bialo a soutenu qu’Ayissi Nanga avait quitté la commission après son admission à l’École internationale de guerre de Yaoundé. Les avocats d’Amougou Belinga affirment au contraire que la hiérarchie l’a écarté pour avoir adressé une réquisition aux opérateurs. Bialo leur a répondu qu’un officier ne pouvait pas agir seul de cette manière.
Une chose reste certaine. Personne n’a vérifié publiquement cette piste. C’est précisément ce qui lui donne sa force dans l’opinion. Face à une accusation fragilisée, où Justin Danwe aurait livré quatre versions différentes de l’identité de son commanditaire, la démarche de l’officier a la simplicité d’une preuve qu’on peut aller chercher.
Le 13 octobre, Ayissi Nanga est entré dans la salle d’audience pour demander la protection du tribunal. Il affirme détenir des preuves sur les véritables commanditaires et avoir échappé à une tentative d’assassinat à Ebolowa en août. Quatre jours plus tard, la gendarmerie l’interpellait. La chronologie, à elle seule, sonne comme une injonction au silence.
L’audio d’Ayissi Nanga : l’arme du droit face à la force
Sentant l’étau se resserrer, l’officier a choisi de parler. Dans un message vocal adressé à un colonel de gendarmerie, son aîné, il démonte pièce par pièce l’habillage juridique de l’opération. Il cite l’article 92 alinéa 2 du Code de procédure pénale. La personne convoquée qui ne comparaît pas s’expose à un mandat d’amener du procureur. Pas d’avis de recherche.
« Si je refuse de me présenter, obtenez un mandat d’amener », lance-t-il. Puis : « Ne violez pas la procédure. »
Ayissi Nanga ne nie pas avoir ignoré trois convocations. Il conteste en revanche la voie choisie pour l’atteindre. Comment rechercher un homme identifié, localisé et à la disposition du commissaire du gouvernement qui l’a cité comme témoin ?
Refusant le piège de la confrontation, il dit attendre les gendarmes chez lui, « désarmé » et « pas hostile ». Il prévient qu’on ne devra pas prétendre ensuite qu’il a résisté ou qu’il a fait un malaise. Il rappelle ses deux médailles de la vaillance et affirme n’avoir « pas peur de mourir » à bientôt 46 ans. Enfin, il adjure son aîné : « Je vous demande de ne pas mettre vos mains dans mon sang. »
Interpellation d’Ayissi Nanga : trois lectures d’une nuit
Pourquoi l’appareil sécuritaire a-t-il pris le risque d’une telle exposition pour relâcher l’officier quelques heures plus tard ? Une explication officieuse circule. Selon Polycarpe Xavier Atangana, l’interpellation n’aurait « en l’état, rien à voir » avec l’affaire Martinez Zogo, l’IG1 ayant convoqué l’officier pour d’autres questions. Or elle n’explique ni l’avis de recherche, ni l’interdiction de sortie du territoire évoquée par l’officier, ni le choix d’un samedi. Trois grilles de lecture, qui relèvent de l’hypothèse, méritent donc d’être posées.
Le coup de semonce
L’objectif n’était sans doute pas une détention prolongée, intenable face au retentissement immédiat et aux prérogatives du commissaire du gouvernement. Il s’agissait peut-être de briser le sanctuaire de l’officier. De lui montrer que ni son grade ni ses états de service ne le protègent.
La séance de cadrage
Le huis clos d’une nuit de détention offre le cadre idoine pour fixer des lignes rouges. Morgan Palmer et Moussa Njoya n’excluent pas des pressions destinées à infléchir sa future déposition. Njoya parle même de subornation de témoin. Aucun élément public ne permet, à ce stade, de l’établir.
L’entrave judiciaire
Interpeller un témoin cité par le commissaire du gouvernement, sans passer par lui, revient à empiéter sur les prérogatives du tribunal militaire. La séquence trahit les tiraillements d’un sérail sécuritaire nerveux, où la manifestation de la vérité menacerait des intérêts haut placés.
Affaire Martinez Zogo : une épreuve de vérité pour le procès
En choisissant l’exposition publique, Ayissi Nanga a sans doute protégé son intégrité physique. Le pouvoir a dû relâcher son emprise. Qu’il y ait eu ou non intention d’intimider, l’effet est là. Chaque témoin du procès sait désormais qu’on peut le prendre un samedi et le relâcher dans la nuit, sans que personne ait à s’en expliquer.
Une question dépasse d’ailleurs l’officier. Si un lieutenant-colonel décoré, qui connaît la procédure par cœur, peut subir cela, que reste-t-il au citoyen ordinaire ?
Reste l’essentiel. Cette nuit a-t-elle atteint son but ? La réponse viendra à l’audience. Si l’officier dépose, et si sa déposition reste fidèle à ce qu’il a dit le 13 octobre, dans sa lettre au ministre délégué à la Défense et dans son audio, la manœuvre aura échoué. S’il se tait ou se dédit, la question de cette nuit restera entière.
John Lawson – Décryptage politique Cameroun











