Entre exode, mobilisation militaire et destructions massives, l’Ukraine fait face à une grave crise de main-d’œuvre. Malgré un chômage élevé, les entreprises peinent à recruter dans des secteurs essentiels, révélant les profondes conséquences économiques et sociales de la guerre.
Au milieu du bruit des machines, Anatoliï Synkov, un ouvrier ukrainien de 55 ans, parle avec bonhommie et peu de mots. A-t-il mis du temps à trouver cet emploi ? « Oh non ! Y a pas mal de travail ».
Son assurance reflète un problème économique majeur en Ukraine. Outre la souffrance, les nombreuses morts et les destructions massives, la guerre aggrave la pénurie de main-d’œuvre. L’invasion russe lancée en février 2022 accentue fortement cette crise économique et sociale.
Originaire de Bakhmout, Anatoliï Synkov a fui sa ville après sa conquête par les forces russes en 2023. Cette bataille figure parmi les plus violentes de la guerre en Ukraine. Aujourd’hui, il travaille comme employé polyvalent à Dnipro, dans le centre-est du pays. Il est employé dans une usine du groupe ukrainien Biosphere. L’entreprise fabrique des produits ménagers et d’hygiène comme des lingettes, éponges et sacs-poubelle.
Cet ancien forestier a cherché un emploi pendant « une semaine » avant d’être embauché et reçoit encore de « nombreuses offres » d’autres entreprises manquant de bras, malgré des hausses de salaire constatées en Ukraine. Anatoliï Synkov a fui Bakhmout fin 2022 avec sa famille face à l’intensification des combats. Il se sent bien à Dnipro, même si cette ville industrielle est régulièrement bombardée.
Un missile russe a frappé un entrepôt de Biosphere
En avril 2025, un missile russe a frappé un entrepôt de Biosphere sur son site à Dnipro. Bilan : un mort et onze blessés. Aujourd’hui, la carcasse noire du bâtiment demeure, comme une ombre malveillante.
Début 2026, 78% des sociétés ukrainiennes membres de l’Association européenne des entreprises (EBA) déploraient un manque de travailleurs qualifiés.
Ce problème s’ajoute aux graves risques sécuritaires, énergétiques et logistiques créés par les frappes russes sur les infrastructures.
Des centaines de milliers d’Ukrainiens enrôlés dans l’armée, des dizaines de milliers de morts et 5,7 millions de réfugiés à l’étranger, selon l’ONU : voici les principales causes de ce phénomène en Ukraine – le pays le plus pauvre d’Europe – qui comptait une quarantaine de millions d’habitants avant la guerre.
Des facteurs antérieurs, comme un déclin démographique observé depuis la fin de l’URSS et l’inadéquation entre les besoins des employeurs et le système éducatif, sont également en cause, explique à l’AFP Lioubov Iatsenko, une économiste de l’Institut national des études stratégiques.
Les travailleurs manuels (chauffeurs, artisans, techniciens) mais aussi les médecins, les enseignants et les cadres agricoles font cruellement défaut en Ukraine. Ces métiers pâtissent, selon Mme Iatsenko, de rémunérations trop faibles ou d’un « manque de prestige ».
La directrice des ressources humaines de Biosphere à Dnipro, Olena Chpitz, dit que son usine n’emploie plus que 500 personnes contre 800 avant 2022. Une centaine de membres de son personnel ont rejoint l’armée.
« Nous mettions…deux semaines à pourvoir un poste… »
Avant la guerre, « nous mettions une à deux semaines à pourvoir un poste pour nos professions techniques », affirme Mme Chpitz. « Maintenant, cela peut prendre un mois ».
Son entreprise offre même des « bonus » aux employés si leurs proches viennent travailler pour Biosphere.
Le secteur de l’industrie de la défense, à la forte croissance, est aussi touché. « Parfois, les spécialistes nécessaires n’existent tout simplement pas en nombre suffisant », explique à l’AFP une représentante de la société ukrainienne Kvertus, dont le siège est à Kiev, qui fabrique des brouilleurs antidrones.
Paradoxalement, le manque de main-d’oeuvre coexiste avec un fort chômage : 15,5% en mars 2026, selon l’institut de sondage Info Sapiens.
« Il y a une offre importante (…) de comptables, d’économistes d’entreprise et de cadres de catégories inférieures. Or nous manquons de travailleurs manuels », souligne l’économiste Iatsenko.
Encourager les reconversions des jeunes
Une solution, selon elle, est d’encourager les reconversions ainsi que l’insertion des jeunes, des déplacés, des seniors et des anciens combattants.
Biosphere à Dnipro compte 19 ex-soldats mais souhaite plus d’aides publiques pour en employer davantage, de même que des civils handicapés.
D’après plusieurs estimations, des dizaines de milliers d’hommes refusant d’être incorporés aux forces armées se cachent par ailleurs dans le pays et travaillent au noir ou ne travaillent pas, contribuant au problème.
Une responsable économique étrangère en Ukraine appelle auprès de l’AFP, sous couvert d’anonymat, à les faire sortir de « l’économie souterraine » avec une réforme de la mobilisation permettant d’effectuer des rotations « plus transparentes et structurées » entre l’armée et des emplois civils légaux.
Une réforme devant introduire une démobilisation
Actuellement, la vaste majorité des militaires ukrainiens combattent sans que la durée de leur service soit fixée. Le président Volodymyr Zelensky a annoncé début mai une réforme devant introduire une démobilisation par phases mais le sujet reste très délicat car l’Ukraine manque aussi de soldats face aux troupes russes qui continuent d’attaquer.
Concernant la main-d’oeuvre étrangère, seules 13% des entreprises ukrainiennes envisagent d’y faire appel et plus d’un quart des employés craignent des « barrières linguistiques » ou des « différences culturo-religieuses », d’après un sondage de fin 2025.
Parallèlement, des études montrent une forte hausse de l’emploi féminin. Selon Biosphere, son usine à Dnipro emploie dorénavant 50% de femmes.
Se pose également la question de l’emploi des 3,7 millions de déplacés internes dont beaucoup ont des compétences ne correspondant pas aux régions où ils ont fui, sans compter les traumatismes limitant leur employabilité.
L’ouvrier Synkov a mis deux ans à encaisser le « choc » de son exil forcé. Mais désormais, dit-il, « il faut vivre ».
© Agence France-Presse.
















