L’Espagne résiste à la pression américaine : Pedro Sánchez tient bon. Malgré les menaces de Donald Trump, Madrid refuse d’ouvrir ses bases militaires à l’aviation américaine pour la guerre contre l’Iran. Un bras de fer transatlantique qui dépasse le conflit au Moyen-Orient — et qui dit beaucoup sur l’état des alliances occidentales.
Sánchez face à Trump : le refus assumé
Mercredi matin, Pedro Sánchez monte à la tribune. Son ton est solennel. Son message, sans ambiguïté. L’Espagne ne sera « pas complice » des attaques américano-israéliennes menées contre l’Iran « par peur des représailles de certains ». La référence à Donald Trump est directe. Assumée. Revendiquée.
Depuis samedi et le déclenchement de l’offensive militaire contre Téhéran, Madrid appelle à une cessation des hostilités et à une résolution pacifique du conflit. Le slogan est clair : « Non à la guerre. » Une formule qui résonne dans la mémoire collective espagnole — elle avait déjà mobilisé la gauche en 2003, lors de l’intervention américaine en Irak.
Mardi, Trump avait attaqué frontalement. L’Espagne a été « terrible », a-t-il cinglé, reprochant au gouvernement socialiste de refuser à l’aviation américaine l’accès à deux bases militaires situées dans le sud du pays. Des bases stratégiques, au cœur d’un traité signé en 1953 entre Washington et Madrid — à l’époque du régime franquiste. Trump est allé plus loin, menaçant de « cesser » complètement les relations commerciales entre les deux pays.
Sánchez n’a pas cédé. Il a répondu depuis la tribune. Et l’Europe l’a soutenu : du président du Conseil européen Antonio Costa au président français Emmanuel Macron, les marques de solidarité se sont multipliées.
La Maison Blanche sème la confusion, Madrid rectifie
Dans la soirée de mercredi, la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, tente de réécrire le scénario. Elle annonce que l’Espagne a « accepté de coopérer » avec les forces armées américaines. « Je pense qu’ils ont entendu haut et fort le message du président hier », déclare-t-elle, triomphante.
Le démenti espagnol est immédiat. Le ministre des Affaires étrangères José Manuel Albares prend le micro sur la radio Cadena Ser. La position de l’Espagne « n’a absolument pas changé », tranche-t-il. Il dément « catégoriquement » toute intention de coopérer avec les États-Unis dans ce conflit. Puis il assène : « D’où cela peut-il venir ? Je n’en ai pas la moindre idée. »
Une gifle diplomatique adressée directement à Washington. Karoline Leavitt avait parlé trop vite. Ou dit ce qu’elle voulait croire. Madrid, elle, maintient le cap.
Ce double échange — annonce américaine, démenti espagnol — illustre la brutalité du bras de fer en cours. D’un côté, une administration Trump qui tente d’imposer sa narrative. De l’autre, un gouvernement espagnol qui refuse d’être instrumentalisé — et qui le fait savoir publiquement, sans ménagement.
Une posture intérieure autant qu’internationale
La fermeté de Sánchez n’est pas seulement diplomatique. Elle est aussi politique. Et les observateurs espagnols le notent sans détour.
Le moment est délicat pour le Premier ministre socialiste. Son gouvernement encaisse des défaites dans des scrutins régionaux. Des affaires judiciaires visent des proches. Des accusations de harcèlement sexuel secouent son Parti socialiste. Et les prochaines législatives se profilent au printemps 2027.
Dans ce contexte, dire non à Trump sur la guerre offre une thématique fédératrice pour un électorat de gauche en quête de repères.
Le quotidien El País, réputé proche de la gauche, formule l’avertissement avant même l’allocution de Sánchez. Il lui suggère d’« éviter la tentation d’utiliser l’immense animosité qui existe à l’égard de Trump dans la société espagnole pour gagner en popularité ». Une mise en garde lucide. Un rappel que la politique étrangère et la politique intérieure ne font souvent qu’un.
À droite, Alberto Núñez Feijóo, chef du Parti populaire et principal opposant, joue sur les deux tableaux. Il exhorte Trump à « respecter » l’Espagne, tout en accusant Sánchez d’utiliser la politique étrangère à des fins « partisanes ». Un équilibre délicat, entre solidarité nationale et critique gouvernementale.
Le fantôme de 2003 et le prix de la guerre
Derrière ce bras de fer, une mémoire collective pèse de tout son poids. En 2003, l’Espagne avait envoyé des troupes en Irak sous le gouvernement de droite de José María Aznar, alors très aligné sur Washington.
Le « Non à la guerre » avait mobilisé des millions d’Espagnols dans la rue. Puis les attentats jihadistes du 11 mars 2004 avaient fait 192 morts dans quatre trains de banlieue à Madrid — attaques que beaucoup d’Espagnols avaient directement liées à l’engagement irakien. Trois jours plus tard, la gauche remportait les législatives.
Ce précédent hante encore la politique espagnole. Il explique pourquoi la posture de Sánchez trouve un écho aussi large. Il explique aussi pourquoi Trump, en menaçant Madrid, a peut-être commis une erreur de calcul : en Espagne, la pression américaine en faveur de la guerre ne rapproche pas — elle unit contre.
Ironie supplémentaire : le président iranien a adressé à Sánchez un message chaleureux sur X, saluant la « conduite responsable » de l’Espagne. Une main tendue que le Premier ministre n’avait sans doute pas sollicitée — et qui lui vaut désormais d’être à la fois salué par Téhéran et attaqué par Washington. Pris entre deux feux, Sánchez choisit sa ligne. Et répète, sans se lasser : non à la guerre.
Source : AFP – 4 mars 2026
















