La présidentielle congolaise une fracture générationnelle s’exprime avec brutalité à Mayitoukou. Dans ce village de 167 habitants posé à une trentaine de kilomètres de Brazzaville, l’élection de dimanche oppose les anciens — fidèles à Denis Sassou NGuesso — à une jeunesse qui refuse d’aller voter. Entre mémoire de la guerre civile et désillusion économique, deux Congo se font face au bord d’une route goudronnée.
Un dimanche électoral sous tension
À Mayitoukou, Joseph Batangouna ne prend pas de gants. En passant devant un groupe de jeunes assis au bord de la route, le chef de village grommelle : « Des voyous. » Puis il se retourne et les apostrophe directement : « Dimanche, il faut aller voter Sassou ! »
Le village compte 167 habitants. Il s’étend dans les collines couvertes de savane vierge, à une trentaine de kilomètres de Brazzaville. Les arches du pont du 15 Août 1960, monument emblématique de la capitale, sont visibles à l’horizon. Malgré cette proximité, une partie des habitants se sent oubliée par le pouvoir.
Denis Sassou NGuesso, 82 ans, dirige ce petit pays pétrolier d’Afrique centrale depuis quarante années cumulées. Il brigue dimanche un cinquième mandat. Sa réélection fait peu de doutes. Mais le scrutin est menacé par une forte abstention — particulièrement chez les jeunes générations.
Présidentielle congolaise fracture générationnelle : la jeunesse refuse d’aller voter
Guelord Miénagata, 27 ans, ouvrier, ne prend pas de détour. « Je n’irai pas voter parce que ce sont toujours les mêmes qui sont là. » Quelques mètres plus loin, à la table de la buvette, Benie Mbakani tient le même discours. « Je vais pas voter », déclare-t-il, sans se soucier de la présence du chef de village.
La réaction de Batangouna est immédiate. « Je ne veux pas entendre ça ! » Benie Mbakani ne s’en laisse pas conter. Il se lève et réplique : « On a le droit de voter pour qui on veut ! » Humilié devant des visiteurs étrangers, Joseph Batangouna s’exclame : « J’ai honte ! »
Sous une paillote voisine, une dizaine de jeunes s’affrontent dans une âpre partie de poker. Des pièces de 100 francs CFA — soit 0,15 euro — s’accumulent au centre de la table. L’élection de dimanche ne s’invite pas dans leurs conversations. Ce scrutin qui mobilise les anciens laisse les jeunes indifférents.
Le traumatisme de la guerre civile
La position de Joseph Batangouna ne se comprend pas sans remonter à 1997. La guerre civile a ravagé la région du Pool, où se situe Mayitoukou. Elle a été largement dépeuplée durant le conflit. Batangouna, ancien sergent-chef dans l’armée congolaise, porte cette histoire dans sa mémoire comme une blessure jamais refermée.
« Les gens avaient les pieds enflés tellement ils avaient marché. Nous ne voulons plus fuir, on ne veut plus ça », raconte-t-il. Denis Sassou Nguesso a remporté la guerre civile de 1997. Ce fait historique suffit, aux yeux du chef de village, à justifier un vote indéfectible pour l’homme qui a mis fin au chaos.
La région du Pool reste encore aujourd’hui réputée comme l’une des plus instables du pays. Ce contexte structure profondément la vision politique des anciens. Pour Batangouna, voter Sassou, c’est parier sur la paix. « Il n’a pas de concurrent », assure-t-il. Et à Mayitoukou, il ne conçoit « pas de deuxième tour ».
Une économie absente, une jeunesse sans perspective
Guelord Miénagata et Benie Mbakani ne partagent pas cette grille de lecture. Tous deux avaient quitté Mayitoukou pour Brazzaville, convaincus que la capitale leur offrirait emploi et revenus. La réalité ne leur a pas donné raison.
« Au Congo, il n’y a rien, il n’y a pas d’économie. On a des boulots mais on ne gagne rien », dit M. Miénagata, hache à la main, en train d’abattre une souche dans une parcelle voisine. Face à l’échec économique à Brazzaville, les deux jeunes sont rentrés au village. Ils se sont tournés vers la production de charbon de bois.
Ce travail leur rapporte entre 100 000 et 300 000 francs CFA par mois, soit entre 150 et 460 euros. C’est la ressource disponible. Plus de la moitié des Congolais vivent sous le seuil de pauvreté. Ce chiffre est la toile de fond du désengagement électoral. Pour ces jeunes, voter ne changera rien à leur quotidien.
Présidentielle congolaise fracture générationnelle : une autorité qui s’effrite
Pour Joseph Batangouna, ce retour au charbon symbolise un abandon de valeurs. Il juge les jeunes séduits par « l’argent facile » et regrette les vastes forêts qui jouxtaient jadis le village, aujourd’hui remplacées par une brousse verdoyante.
Lui-même cultive avec sa femme Antoinette Nkoussou des champs de manioc et de bananes sur des pentes abruptes. Ce labeur est éprouvant. Mme Nkoussou souffre de terribles maux de dos à force de ces efforts répétés. Batangouna voudrait que la jeunesse suive cet exemple, en accord avec les directives du président Sassou Nguesso, qui promeut l’agriculture pour assurer l’indépendance alimentaire du Congo.
Antoine, le doyen du village, résume l’impasse : il n’y a « que les vieux » qui acceptent encore ce dur labeur. Les jeunes ne les écoutent plus. Batangouna dit être régulièrement insulté dans son dos, traité de « faux chef ». Antoine, lui, rapporte avoir été frappé et accusé de sorcellerie par des jeunes des environs qui voulaient couper ses arbres.
Pour Benie Mbakani et Guelord Miénagata, le chef de village a « profité » de sa carrière militaire pour bénéficier des faveurs du régime. Pendant ce temps, la jeunesse se débattait dans « la galère ». Ce sentiment d’injustice nourrit leur refus de voter bien au-delà d’une simple opposition politique.
Les suites d’un scrutin verrouillé
La réélection de Denis Sassou NGuesso est quasi certaine. Une abstention massive fragiliserait toutefois la légitimité symbolique du scrutin. C’est précisément le risque que le régime tente de limiter en s’appuyant sur des relais locaux comme les chefs de village.
À Mayitoukou, Batangouna maintient ses certitudes. « Il n’y aura pas de deuxième tour, nous allons voter massivement ! », promet-il. La détermination de cet homme de 80 ans ne suffit pas à effacer les fractures visibles dans son propre village.
La scène finale résume tout. Tandis que les deux anciens discutent de politique et de respect, un jeune les frôle, machette sur l’épaule, vêtu d’un t-shirt où « I hate you » s’affiche en grosses lettres pailletées. La présidentielle congolaise fracture générationnelle ne se limitera pas à ce dimanche. Elle touche à l’autorité, à la mémoire de la guerre, à la survie économique et à l’avenir d’une génération entière qui ne se reconnaît plus dans le monde de ses anciens.
Source : Agence France-Presse
















