Brûlé par les missions, vendu à Paris, effacé des mémoires : le Byeri, reliquaire des ancêtres fang et beti, éclaire d’un jour nouveau les moqueries visant le culte des crânes bamiléké. Le problème n’est pas l’excès d’identité. C’est le manque de mémoire.
Dans certaines conversations au Cameroun, une expression revient comme une plaisanterie facile. On parle d’« adorateurs de crânes » pour désigner les familles de l’Ouest qui conservent les crânes de leurs aïeux. La formule fait rire. Elle trace une frontière entre ceux qui seraient restés dans l’archaïsme et ceux qui en seraient sortis.
Cette frontière repose pourtant sur un oubli. Il y a un peu plus d’un siècle, dans les villages de la forêt du Sud et du Centre, des lignages fang, beti et bulu conservaient eux aussi les ossements de leurs ancêtres. Ils les gardaient dans une boîte en écorce, sous la protection d’une statue. Cette institution porte un nom : le Byeri.
On se moque chez l’autre de ce qu’on a été contraint d’oublier chez soi.
Qu’est-ce que le Byeri ?
Le Byeri (on écrit aussi bieri ou byere) désigne à la fois un reliquaire et le culte des ancêtres qui l’entourait. L’anthropologue Louis Perrois, qui a consacré une grande partie de son œuvre à la statuaire fang, décrit une institution présente du sud du Cameroun au Gabon et à la Guinée équatoriale.
Le reliquaire et son gardien
Le lignage conservait les crânes et certains os de ses ancêtres les plus prestigieux dans un cylindre d’écorce, le nsekh byeri. Ces ancêtres étaient des fondateurs, des chefs ou des guerriers, et parfois des femmes d’une fécondité ou d’une autorité remarquables. Une figure sculptée, l’eyema byeri, veillait sur la boîte. Elle n’était pas un portrait. Elle protégeait les restes et éloignait les regards non autorisés.
Le chef de famille consultait le Byeri avant une chasse, un voyage, une alliance matrimoniale ou un conflit. Les ancêtres gardaient ainsi une voix dans les décisions des vivants. Lors des migrations, les familles emportaient le reliquaire avec elles. La mémoire voyageait avec le lignage.
Le melan, une initiation aux ancêtres
L’accès à ce savoir passait par l’initiation. Le rite du melan introduisait les jeunes hommes dans la connaissance des aïeux. L’absorption d’une plante, l’alan, devait leur permettre de les « voir ». Philippe Laburthe-Tolra, l’historien de référence des Beti du Centre, a décrit des rites comparables autour des reliques ancestrales. L’anthropologue James W. Fernandez a montré la cohérence de cet univers où les morts restent les garants de l’ordre moral de la communauté.
Le Byeri n’était donc ni une superstition ni un folklore. C’était une manière de penser la continuité entre les générations, avec ses règles, ses gardiens et ses interdits.
Comment le Byeri a disparu de la mémoire collective
Le bûcher des missions
À partir de la fin du XIXe siècle, les missions catholiques et protestantes s’installent dans la zone forestière. Elles voient dans le Byeri une idolâtrie à extirper. La conversion exige souvent une preuve visible : le nouveau chrétien remet ses reliquaires, que l’on brûle ou que l’on confisque. L’administration coloniale, qui se méfie des sociétés initiatiques, encourage le mouvement. En quelques décennies, une institution plusieurs fois centenaire perd ses gardiens.
Le marché de l’art : on garde l’œuvre, on jette l’ancêtre
Une partie des reliquaires échappe au feu pour prendre le chemin de l’Europe. Les marchands et les collectionneurs s’intéressent à la statue, pas aux ossements. Ils séparent souvent la figure de la boîte et abandonnent les os. L’Occident garde l’œuvre et jette l’ancêtre.
Au début du XXe siècle, ces figures fascinent les ateliers de l’avant-garde parisienne. Elles entrent ensuite dans les musées et les catalogues de vente, où elles atteignent aujourd’hui des sommes considérables. Le même objet devient un « chef-d’œuvre » à Paris et un « fétiche » dans le village qui l’a produit.
L’école, la ville et le recul des langues
Les structures de transmission subissent ensuite un lent effritement. L’école coloniale, puis postcoloniale, enseigne l’histoire des autres et passe sous silence les systèmes de pensée locaux. L’exode vers les villes disperse les lignages. Le recul des langues nationales coupe l’accès aux généalogies, aux récits et à l’épopée du mvet. Les anciens parlent encore, mais de moins en moins de jeunes les écoutent. Ce n’est pas leur faute. Personne n’a organisé la transmission.
Le regard du colonisateur devenu le nôtre
La perte de connaissances n’explique pas tout. Le plus troublant tient au vocabulaire. Quand un Camerounais qualifie de « fétichisme » ou de « paganisme » la pratique de son voisin, il emploie des catégories forgées par les missions et l’administration coloniale pour classer les religions africaines au bas d’une hiérarchie.
Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs, et Albert Memmi, dans Portrait du colonisé, ont décrit ce mécanisme. Le dominé finit par regarder le monde avec les yeux de celui qui l’a dominé. Le philosophe congolais Valentin-Yves Mudimbe a montré, dans L’Invention de l’Afrique, comment le discours missionnaire et savant a construit l’image d’une Afrique « fétichiste » pour mieux justifier sa conversion.
Le paradoxe camerounais est là. Les descendants de ceux dont on a brûlé les reliquaires reprennent parfois, contre leurs voisins, les mots qui ont servi à condamner leurs propres ancêtres. La moquerie ne révèle pas une supériorité. Elle révèle une blessure que l’on n’a pas soignée.
Byeri et culte des crânes bamiléké : deux branches d’un même arbre
Le culte des crânes, une tradition vivante
Dans de nombreuses familles de l’Ouest, le culte des crânes reste vivant. Quelque temps après l’inhumation, la famille exhume le crâne du défunt. Le successeur désigné le recueille et le conserve dans un lieu dédié de la concession. On lui offre des libations et de la nourriture. On le consulte lors des naissances, des maladies, des conflits ou des grandes décisions familiales.
Des différences réelles, une intuition commune
Les deux traditions ne sont pas identiques. Le Byeri était mobile, secret, réservé aux initiés et accompagné d’une statuaire. Le culte bamiléké est domestique, lié à la succession, sans figure sculptée, et il a traversé le XXe siècle. Leurs cosmologies diffèrent.
Elles partagent pourtant une même intuition : les ancêtres ne disparaissent pas. Ils demeurent dans leurs restes et veillent sur la lignée.
Cette intuition dépasse d’ailleurs l’Afrique. Les missionnaires qui brûlaient les reliquaires venaient d’une tradition qui vénère les reliques de ses saints. Des os et des crânes reposent dans les églises d’Europe, et des fidèles viennent les prier. Il ne s’agit pas ici de mettre une foi en accusation. Il s’agit de constater que le lien entre les vivants et les restes des morts appartient à l’expérience humaine tout entière.
Ni honte ni nostalgie : retrouver une lucidité apaisée
Réhabiliter la mémoire du Byeri ne signifie pas rouvrir les reliquaires ni renoncer aux convictions religieuses d’aujourd’hui. Les Camerounais sont chrétiens, musulmans, croyants d’autres traditions ou non-croyants. Aucune de ces fidélités n’oblige à mépriser le passé.
Il ne s’agit pas non plus d’accuser la jeunesse. Elle n’a pas choisi la rupture de transmission qu’elle a subie. Elle en hérite.
La connaissance de cette histoire ouvre deux chemins. Le premier mène vers soi : comprendre ce que furent les sociétés de la forêt avant le XXe siècle, c’est retrouver une profondeur que l’on croyait absente. Le second mène vers l’autre. Celui qui sait que ses arrière-grands-parents gardaient les crânes de leurs aïeux ne peut plus rire de son voisin qui le fait encore. La moquerie se transforme alors en reconnaissance.
Le Cameroun ne souffre pas d’un excès de mémoire. Il souffre d’un oubli qui sépare des peuples que leur histoire rapproche. Retrouver le Byeri, c’est retrouver une clé pour se comprendre soi-même, et pour comprendre l’autre.
Questions fréquentes sur le Byeri
Qu’est-ce qu’un Byeri ?
Le Byeri est un reliquaire des peuples fang, beti et apparentés. Il réunit une boîte d’écorce contenant les ossements d’ancêtres prestigieux et une statue gardienne, l’eyema byeri. Il était au centre du culte des ancêtres du lignage.
Où trouve-t-on le Byeri ?
Le Byeri appartient aux sociétés de la forêt équatoriale du sud du Cameroun, du Gabon et de la Guinée équatoriale. Aujourd’hui, de nombreuses figures sont conservées dans des musées européens et américains.
Le Byeri et le culte des crânes bamiléké sont-ils la même chose ?
Non. Les deux traditions diffèrent par leurs rites et leur organisation. Elles partagent cependant la même idée : les ancêtres restent présents dans leurs restes et protègent la lignée.
Pourquoi le Byeri a-t-il disparu ?
Les missions et l’administration coloniale l’ont combattu au début du XXe siècle. Les collectionneurs ont emporté les statues. L’école, l’urbanisation et le recul des langues locales ont ensuite interrompu la transmission.
John Lawson – Décryptage politique Cameroun
Références
- Louis Perrois, La Statuaire fang, Gabon, ORSTOM, 1972.
- Louis Perrois, Fang, 5 Continents Éditions, 2006.
- Philippe Laburthe-Tolra, Les Seigneurs de la forêt, Publications de la Sorbonne, 1981.
- Philippe Laburthe-Tolra, Initiations et sociétés secrètes au Cameroun. Essai sur la religion beti, Karthala, 1985.
- James W. Fernandez, Bwiti: An Ethnography of the Religious Imagination in Africa, Princeton University Press, 1982.
- Alisa LaGamma (dir.), Eternal Ancestors: The Art of the Central African Reliquary, Metropolitan Museum of Art, 2007.
- Tsira Ndong Ndoutoume, Le Mvett, Présence africaine, 1970.
- Valentin-Yves Mudimbe, L’Invention de l’Afrique, Présence africaine, 2021 (éd. originale 1988).
- Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952.
- Albert Memmi, Portrait du colonisé, 1957.











