Depuis plus de 14 jours, les autorités iraniennes ont coupé internet à la quasi-totalité de la population. Mais les Iraniens contournent le blocage internet par tous les moyens disponibles : ondes courtes, VPN, TV par satellite, Starlink. Un combat quotidien, risqué, souvent coûteux — pour rester connecté au monde et aux proches.
Blocage internet en Iran : 14 jours de coupure quasi totale
L’observatoire Netblocks, qui surveille la liberté de communiquer en ligne, l’établit sans ambiguïté vendredi : le blocage d’internet dure depuis plus de 14 jours en Iran. Le réseau fonctionne toujours, mais à environ 1 % de ses niveaux habituels. Une connexion fantôme. Suffisante pour maintenir l’illusion d’accès. Insuffisante pour communiquer.
Dans ce contexte, les Iraniens contournent le blocage internet par des moyens qui rappellent d’autres époques et d’autres guerres. Chaque solution a ses limites. Chaque outil a son prix. Et certains, pris en flagrant délit de communication avec l’étranger, risquent la prison — voire la peine de mort, selon Raha Bahreini, chercheuse spécialisée sur l’Iran chez Amnesty International.
La situation évolue d’heure en heure, précise Keith McManamen, spécialiste en données. Ce qui fonctionne ce matin peut ne plus fonctionner ce soir. Dans cet environnement hostile, voici les cinq principales solutions que les Iraniens utilisent pour rester connectés.
Les ondes courtes : la radio comme bouée de secours
La station Radio Zamaneh, basée à Amsterdam, a réactivé ses émissions en ondes courtes depuis les manifestations de janvier en Iran. Elle diffuse un programme d’informations en persan — une technologie que les autorités iraniennes peinent à neutraliser.
« C’est très difficile pour les autorités de brouiller les ondes courtes car c’est une diffusion sur de longues distances », explique à l’AFP sa directrice, Rieneke van Santen. La solution est accessible : « Les gens peuvent l’écouter à partir d’un petit poste de radio simple et bon marché. C’est une solution d’urgence typique. »
L’émetteur se situe « plus près des Pays-Bas que de l’Iran », précise van Santen, sans en révéler la localisation exacte. Une précaution compréhensible. Pour des millions d’Iraniens privés de toute information fiable, ce signal radio représente un lien vital avec le reste du monde.
Les appels téléphoniques fixes : encore possibles, mais surveillés
Certains Iraniens parviennent encore à passer des appels internationaux depuis une ligne fixe. Un fait « assez surprenant », selon Mahsa Alimardani, directrice associée au sein de l’organisation de défense des droits humains Witness.
Mais la surveillance pèse sur chaque conversation. Les Iraniens évitent de mentionner des sujets politiques sensibles — comme la mort de l’ayatollah Ali Khamenei — de peur que des censeurs n’écoutent. Les mots sont pesés. Les silences, calculés.
Les cartes téléphoniques prépayées sont coûteuses et peu fiables. Rieneke van Santen décrit la réalité concrète : « Vous achetez une carte pour soixante minutes et, en huit minutes, c’est fini. » Ces appels ne servent qu’à l’essentiel : « C’est vraiment des appels à des membres de la famille, après un bombardement, pour dire qu’on est encore vivant. » Une phrase qui dit tout sur ce que la guerre fait à la communication.
Les Iraniens contournent le blocage internet via les VPN — avec des risques
Les VPN — réseaux privés virtuels offrant une connexion chiffrée — constituent la solution la plus connue pour contourner les restrictions d’accès à internet. Mais ils nécessitent une connexion internet active pour fonctionner. Or, à 1 % de son niveau habituel, le réseau iranien ne permet qu’un usage très limité.
Des utilisateurs de VPN ont par ailleurs reçu des avertissements sur leur téléphone, censés émaner des autorités. Un signal d’intimidation clair.
Avant la guerre, des millions d’Iraniens utilisaient les outils de l’entreprise canadienne Psiphon, qui permettent « d’éviter la détection avec davantage de succès » qu’un VPN classique, selon Keith McManamen. Psiphon comptait jusqu’à 6 millions d’utilisateurs quotidiens en Iran avant le blocage. Il en recense désormais moins de 100.000. La chute est brutale. L’entreprise américaine Lantern propose des outils similaires et reste très utilisée dans le pays.
Un homme de 30 ans vivant à Téhéran, sous couvert d’anonymat, décrit la réalité à l’AFP : « De nos jours, il est possible, en payant une somme exorbitante — environ dix fois le prix initial d’un abonnement — de se connecter à des serveurs qui fournissent un débit lent et de piètre qualité. Cela permet tout juste de vérifier ses messages sur WhatsApp ou Instagram et de prendre des nouvelles de ses amis et de sa famille. » La connexion comme luxe. La communication comme privilège.
Toosheh : la télévision par satellite transformée en outil de transmission
Créée par l’ONG américaine NetFreedom Pioneers, Toosheh exploite une technologie ingénieuse : elle utilise les équipements de télévision par satellite pour diffuser des données chiffrées à la population iranienne.
Le fonctionnement est simple. Les utilisateurs enregistrent sur une clé USB des données chiffrées diffusées via leur télévision. Ils les déchiffrent ensuite grâce à une application sur leur téléphone ou leur ordinateur. Pas de connexion internet requise. Pas de trace numérique détectable.
L’Iran comptait 3 millions d’utilisateurs actifs de Toosheh en 2025. Depuis le blocage d’internet, « des milliers, voire des centaines de milliers d’utilisateurs » ont rejoint la plateforme, selon Emilia James, directrice des programmes de NetFreedom Pioneers, interrogée par l’AFP. Les programmes habituels de l’ONG couvrent l’éducation — dont des cours d’anglais — et l’actualité. Depuis la guerre, ils intègrent aussi des contenus liés « à la sécurité personnelle et numérique ».
Avantage clé : comme les utilisateurs se connectent à un programme de diffusion, les autorités ne peuvent pas les tracer.
Starlink : efficace mais dangereux, hors de portée des plus pauvres
Le service d’accès à internet par satellite d’Elon Musk, Starlink, a démontré son efficacité lors des manifestations précédentes en Iran. Il permet de transmettre des informations vers l’étranger même lorsque le gouvernement brouille les communications terrestres.
Mais les obstacles sont multiples. Les terminaux Starlink atteignent environ 2.000 dollars sur le marché noir iranien — un prix prohibitif pour une grande partie de la population, et particulièrement inaccessible dans les régions pauvres comme le Balouchistan et le Kurdistan, où la répression a été la plus sévère, selon Mahsa Alimardani de Witness.
Le risque juridique est réel et documenté. Amnesty International a reçu des signalements de « descentes dans des maisons et d’arrestations de personnes ayant des équipements Starlink », rapporte à l’AFP Raha Bahreini, chercheuse spécialisée sur l’Iran. Les sanctions pour communication avec l’étranger peuvent aller de la prison à la peine de mort. Contacté par l’AFP, Starlink n’a pas réagi dans l’immédiat.
Les Iraniens contournent le blocage internet avec les outils qu’ils peuvent se procurer, au prix qu’ils peuvent payer, avec les risques qu’ils acceptent de courir. Derrière chaque VPN activé, chaque émission radio captée, chaque clé USB branchée sur une télévision par satellite, il y a un homme ou une femme qui refuse de disparaître dans le silence que les autorités ont voulu imposer.
Source : AFP – 13 mars 2026
















