C’est à l’enterrement d’un soldat ukrainien, en voyant la terreur de ses filles, que Mykola Baguirov a décidé de devenir aumônier : plutôt que de les accompagner dans la mort, il côtoierait, de leur vivant, les militaires ukrainiens qui luttent contre l’envahisseur russe.
De confession grecque-catholique, cet homme de 39 ans était secrétaire d’un diocèse quand la Russie a lancé son invasion de grande échelle contre l’Ukraine en février 2022. Très vite, des corps de soldats tués reviennent dans sa paroisse, les funérailles s’enchaînent.
Deux sœurs terrifiées
Un jour, il voit deux sœurs terrifiées par la salve d’honneur tirée à l’enterrement de leur père. « Elles se sont serrées contre leur mère, tandis que leur père gisait là, mort. En voyant cette scène, en voyant leur frayeur, je me suis dit : « C’est fini », raconte-t-il à l’AFP.
« Je ne veux plus enterrer personne. Je préfère être ici avec les gars, rire avec eux, parler avec eux, les voir vivants. » Comme environ 1 700 personnes de 13 communautés religieuses différentes, Mykola Baguirov sert désormais au sein de l’aumônerie de l’armée ukrainienne.
Communion dans sa longue robe
Cheveux châtains coupés courts, il s’apprête à donner la communion dans sa longue robe liturgique blanche quand l’AFP le rencontre dans une forêt du nord-est de l’Ukraine, à quelques dizaines de kilomètres du front. Dans une clairière au milieu des pins, des militaires s’attroupent autour de son autel improvisé, au pied de hauts filets de camouflage.
« La liturgie durera environ trois heures. Si quelqu’un a faim et grignote un peu de saucisson, veillez à ce que je ne vous voie pas », plaisante-t-il, devant un tas de nourriture qu’il va bénir. Un moyen de briser la glace avec des fidèles qu’il sait souvent éprouvés.
Une robe de sacerdoce
Comme pour eux, la guerre est devenue son quotidien. « Personne n’était préparé à cela. Je n’aurais jamais imaginé porter un uniforme et une robe de sacerdoce. Au début, c’était très difficile: je ne savais pas comment aborder les gens, quels mots choisir, ni même où aller », confie-t-il. Il a grandi dans la région de Transcarpatie, la pointe la plus occidentale de l’Ukraine, à plus de 1 000 kilomètres de là.
L’Église gréco-catholique à laquelle il appartient est la deuxième confession (12 % des habitants) dans ce pays très majoritairement orthodoxe et où 70 % de la population se dit croyante, selon un récent sondage. Pratiquant le rite byzantin mais relevant du pape, son Église était interdite en URSS jusqu’en 1990 et ses fidèles exerçaient leur foi en secret.
Pour le jeune Baguirov, cela entourait la religion de mystère. Il était particulièrement impressionné par les prêtres revenant du goulag, les camps sibériens où ils avaient été emprisonnés pour leur foi, avec leurs croyances intactes.
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Simple accompagnement spirituel
Aujourd’hui, il sait que sa mission va bien au-delà du simple accompagnement spirituel. Ses ouailles se tournent vers lui pour toutes sortes de choses : obtenir un rendez-vous médical, résoudre des pépins juridiques ou financiers… « Au début, je ne savais rien faire! », dit-il.
Il y a par exemple eu ce soldat inquiet pour sa mère, seule chez elle et incapable de réparer les canalisations: Mykola Baguirov a appelé un aumônier du coin qui a à son tour contacté le maire, lequel a débarqué chez la vieille dame avec des ouvriers. « Les soldats savent que nous nous occupons non seulement d’eux, mais aussi de leur mère, de leur frère ou de leur sœur restés à la maison », souligne l’aumônier.
Les horreurs du conflit –le plus sanglant en Europe depuis la Deuxième Guerre mondiale, avec des centaines de milliers de morts, civils comme militaires – mettent la foi des soldats à rude épreuve. « Ils détestent Dieu au fond d’eux, parce que leur frère d’armes a été tué », explique l’aumônier.
Discuter avec Dieu
« Ils doivent dire la vérité à Dieu. Je me dis toujours que discuter avec Dieu peut même rendre la prière meilleure. » Au début de la guerre, il se rendait en première ligne pour soutenir les combattants sur leurs positions.
Mais aujourd’hui les drones prolifèrent au-dessus du champ de bataille, capables de frapper au moindre mouvement, et Mykola Baguirov reste désormais en retrait. Les appels téléphoniques ou des sessions en ligne lui permettent de garder le fil avec les soldats.
Avant les relèves, il essaie aussi de rencontrer les militaires qui montent au front, et les encourage à prier. « Quand ils reviennent de leurs positions de combat, ce sont eux qui me parlent de Dieu », dit-il. « Les rôles s’inversent ».
© Agence France-Presse
















