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Affaire Salomon Beas/MRC : quand le juge des référés s’invite dans la guerre politique numérique au Cameroun

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Trans Afrique

À l’approche des législatives et des municipales, l’espace numérique est devenu le premier terrain de la confrontation politique au Cameroun. L’affaire Salomon Beas/MRC en offre une illustration saisissante. Le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) et Maurice Kamto ont assigné en référé Salomon Miloumi Beas et le cyberjournaliste Henri Ulrich Ngoko Kamgang devant le tribunal de première instance de Douala-Bonanjo. En cause, une interview dans laquelle Salomon Beas accuse le MRC d’avoir payé des influenceurs pour « détruire » Samuel Eto’o. Le dossier pose une question de fond : jusqu’où va la liberté de parole lorsqu’elle devient une accusation publique ? Il en pose une autre, plus gênante pour l’accusateur. Que reste-t-il d’une accusation quand celui qui l’a lancée refuse de la prouver ?

Salomon Beas et l’interview virale contre le MRC

En septembre 2026, Henri Ulrich Ngoko Kamgang réalise un entretien avec Salomon Miloumi Beas. Il est le promoteur des médias en ligne On Air Media, Magic Ngoko et Ngoko Media. La vidéo circule sur YouTube, Facebook et TikTok. Un visuel d’annonce en résume la promesse : « Le MRC payait les influenceurs pour détruire Samuel ETO’O et Maurice KAMTO le savait ».

Dans l’entretien, Salomon Beas se présente comme un ancien membre du Directoire du MRC. Il affirme : « On faisait les réunions au directoire du parti à l’effet de détruire Samuel Eto’o Fils ». Il avance aussi un mobile. Au MRC, dit-il, « on reprochait à Samuel Eto’o d’avoir choisi Paul Biya comme candidat en 2018 », et l’on « payait des influenceurs sur la toile » pour le salir.

Le calendrier compte aussi. L’entretien arrive alors que le MRC traverse une séquence délicate : démission de Maurice Kamto de la présidence du parti le 8 septembre, préparation de la convention du 17 octobre, enjeu des législatives et des municipales. La requête du MRC le relève elle-même. Elle parle d’une diffusion « à la veille d’une échéance électorale importante ».

Le relais de Samuel Eto’o

Ces propos ont vite quitté le cercle militant. Le 18 septembre à 10 h 44, Samuel Eto’o publie sur sa page Facebook certifiée un montage d’une minute onze, signé « Dénonçons Vivant ». On y voit Salomon Beas marteler « Je dis, je le dis », avec en incrustation la photo de Samuel Eto’o lui-même. Le commentaire qui l’accompagne ne laisse aucune ambiguïté. « Ils sont supposés apporter les améliorations nécessaires au quotidien des Camerounais, œuvrer pour leur bien-être et servir l’intérêt général », écrit-il. Puis : « Mais au lieu de cela, ils nous détruisent, méthodiquement, en bande bien organisée. Et tout cela au profit de qui ? Nous le SAVONS. Le Cameroun et les Camerounais méritent mieux. » Le mot-dièse qui suit, #mercipourlecouragededenoncermemesilemalestfait, salue l’auteur des accusations.

Une telle reprise n’est jamais un simple partage. Quand une personnalité suivie par des millions d’abonnés diffuse un contenu polémique, elle lui donne une portée et une crédibilité qu’elle n’avait pas. En relayant les accusations sans faire état d’une quelconque vérification préalable et en affirmant « nous le SAVONS », Samuel Eto’o apparaît moins comme un observateur extérieur que comme un acteur engagé dans la controverse. Le relais pèse d’autant plus qu’il préside la Fédération camerounaise de football, une institution qui appartient à tous les Camerounais.

La procédure du MRC vise l’auteur de l’entretien et le journaliste qui l’a réalisé et diffusé. Elle ne vise pas Samuel Eto’o. Sa publication est toujours en ligne, et elle continue de faire circuler des accusations que son auteur refuse de prouver.

« Portez l’affaire devant les tribunaux » : le MRC prend Salomon Beas au mot

Avant le juge, il y a eu l’huissier. Le 29 septembre 2026, le MRC fait délivrer une sommation interpellative à Salomon Beas par Me Gabriel Kougang, huissier de justice à Douala. L’acte lui demande de confirmer ses affirmations et d’en fournir la preuve. Il intervient onze jours après le relais de Samuel Eto’o. Le MRC agit donc au moment où l’accusation prend une dimension nationale.

L’assignation consigne la réponse de Salomon Beas, qui tient en deux phrases : « Je suis au courant de cet exploit et je n’ai pas l’intention de le recevoir. Demandez-leur de porter l’affaire devant les tribunaux. ».

Le MRC l’a pris au mot. Deux requérants saisissent la justice : le parti, représenté par sa présidente nationale par intérim Tiriane Balbine Nadège Noah, et le Pr. Maurice Kamto en personne. Le 9 octobre, le président du tribunal de première instance de Douala-Bonanjo rend l’ordonnance n° 1499. Elle autorise l’assignation de Salomon Miloumi Beas et d’Henri Ulrich Ngoko Kamgang en référé d’heure à heure. Me Towa Pierre, huissier, leur remet l’acte le 12 octobre à 17 h 05, et tous deux le reçoivent en personne. L’audience est fixée au lendemain à 10 heures.

Me Hippolyte Meli Tiakouang, Me Fabien Kengne et Me Augustin Nguefack défendent les requérants. La présence de Maurice Kamto à leurs côtés n’est pas un détail. L’accusation le visait nommément : « Maurice KAMTO le savait ». Il répond donc en son nom propre, et pas seulement à travers l’institution.

Référé d’heure à heure : ce que demande réellement le MRC

Le tumulte numérique laisse croire à un procès en diffamation, ce que l’affaire n’est pas. Le juge des référés est le juge du provisoire et ne tranche pas le fond. L’assignation le reconnaît elle-même, puisqu’elle demande « au principal » de « renvoyer les parties à mieux se pourvoir ».

Les demandes sont précises. D’abord, le dépôt au greffe des preuves des allégations, sous astreinte provisoire d’un million de francs CFA par jour. Ensuite, la mise en ligne de la décision sur les plateformes qui ont diffusé l’entretien. Enfin, faute de preuves, le retrait total et définitif du contenu sous astreinte d’un million de francs CFA, en attendant que la juridiction compétente fixe les dommages-intérêts. Cette juridiction n’est pas encore saisie. Selon Me Meli, le MRC reste dans le délai de quatre mois pour engager des poursuites civiles ou pénales.

Le droit de réponse comme levier juridique

La construction juridique mérite l’attention. Les avocats du MRC s’appuient sur l’article 57 de la loi n°90/052 du 19 décembre 1990 sur la communication sociale, qui organise le droit de réponse. Ils invoquent aussi l’article 39 de la loi n° 2010/013 du 21 décembre 2010 sur la cybersécurité et la cybercriminalité. Ce texte étend ce droit aux victimes de diffamation par voie électronique. Leur raisonnement est le suivant : on ne peut pas répondre utilement à des preuves que l’on ne connaît pas. Refuser de les produire revient donc à entraver le droit de réponse.

L’article 36 de la loi de 2010 impose au juge saisi de statuer en trente jours au plus sur les mesures propres à faire cesser un dommage causé par un contenu électronique. Le juge acceptera-t-il de faire du droit de réponse une obligation de produire la preuve ? C’est l’une des questions juridiques les plus intéressantes du dossier.

Audience du 13 octobre : Salomon Beas absent

Le Collectif Sylvain Souop a diffusé un compte rendu de la première audience, signé par Me Meli. Me Augustin Nguefack y représentait le MRC et Maurice Kamto. Henri Ulrich Ngoko Kamgang était présent en personne, assisté d’un avocat. Salomon Beas n’a pas comparu. Me Paul Payere le représentait.

Les pièces du MRC ont été communiquées aux défendeurs, qui ont demandé un renvoi d’une semaine. Les requérants s’y sont opposés. Ils voulaient plutôt une décision préparatoire qui fixe une date de dépôt des preuves. Le juge a choisi entre célérité et droits de la défense, en fixant au mercredi 14 octobre à 10 heures le dépôt des conclusions en réplique.

Les dates parlent d’elles-mêmes. Le 29 septembre, Salomon Beas renvoyait le MRC devant les tribunaux. Le 13 octobre, devant le tribunal, il n’était pas là, et son avocat demandait du temps. Pourtant, celui qui affirme détenir la vérité n’a pas besoin d’une semaine pour la déposer au greffe.

Liberté d’expression et responsabilité des créateurs de contenu

Le bureau exécutif régional du Littoral du Syndicat national des journalistes du Cameroun (SNJC) a réagi le 12 octobre. Il présente Henri Ulrich Ngoko Kamgang comme journaliste à On Air Media et membre de l’organisation. Il rappelle son attachement à la liberté de la presse, aux droits de la défense et à la présomption d’innocence.

Le même communiqué cite pourtant l’article 47 de la loi de 1990, qui rappelle « les exigences d’objectivité et de responsabilité qui encadrent l’exercice du journalisme ». Le syndicat défend son membre sans préjuger du fond, mais il ne dit pas que tout peut se publier.

Une part du dossier se joue là. La procédure vise l’auteur des propos, mais aussi celui qui les a diffusés. Le créateur de contenu qui tend le micro à des accusations graves sans les vérifier est-il un journaliste protégé ou un éditeur responsable ? Me Meli a répondu à sa manière dans une lettre ouverte à Annie Payep, professionnelle de la communication. Selon lui, si des supports comme Magic Ngoko ou On Air ne sont pas en conformité légale, leur promoteur engage sa responsabilité personnelle. Il conclut : « La démarche n’est pas répressive, ni agressive, elle est pédagogique ».

L’équation reste délicate. Un juge trop restrictif nourrirait le procès en atteinte à la liberté d’expression. Un juge indifférent laisserait croire que l’espace numérique est une zone d’impunité. Mais la liberté de parole n’a jamais été le droit d’accuser sans preuve.

De Samuel Eto’o au « renversement du régime » : le glissement de Salomon Beas

Après l’assignation, Salomon Beas n’a pas produit de preuves. Il a produit un nouveau message, diffusé par Afrik-Inform et adressé à Me Meli : « Crois-tu vraiment que je suis du genre à battre en retraite quand je prends une initiative ? Non pas du tout. Je te conseille juste d’être prêt à ce qu’on mette à l’ordre du jour et devant le monde entier tous les secrets des réunions de minuit à 3 heures du matin que nous tenions en guise de stratégie pour le renversement du régime en place. »

Le procédé est connu en communication de crise : on déplace le centre de gravité du débat. La question posée était simple. Où sont les preuves que le MRC payait des influenceurs contre Samuel Eto’o ? La réponse arrive sur un tout autre terrain.

Trois contradictions

Si l’on confronte cette nouvelle version à ses propres déclarations, trois problèmes apparaissent. Le premier tient au récit. En septembre, les réunions du Directoire servaient à « détruire Samuel Eto’o ». En octobre, des réunions nocturnes auraient servi au « renversement du régime ». Laquelle des deux versions faut-il croire ? Le deuxième tient au pronom. En écrivant « que nous tenions », Salomon Beas se place lui-même dans les réunions qu’il présente comme subversives. Le troisième problème est le plus grave. Maurice Kamto a été détenu plus de huit mois en 2019 et poursuivi devant le tribunal militaire. Dans ce pays-là, l’insinuation d’un complot contre l’État n’est pas une figure de style. Elle ressemble à une désignation.

Rien de tout cela ne répond à la sommation du 29 septembre. Un effet d’annonce ne vaut pas une pièce au dossier.

Vers une jurisprudence du numérique au Cameroun ?

L’affaire Salomon Beas/MRC pourrait marquer une étape du droit de la communication au Cameroun. Ce n’est qu’une hypothèse, qui dépendra de la décision du juge. Cette décision pourrait préciser trois choses : les obligations des créateurs de contenu, les conditions dans lesquelles on peut diffuser une accusation publique, et les recours ouverts à ceux qui s’estiment lésés.

Le message des requérants, lui, est déjà lisible. La compétition politique ne justifie pas toutes les dérives. Ni la course aux abonnés ni la recherche du soutien d’une personnalité influente ne dispensent de démontrer ce que l’on affirme.

À l’approche des législatives et des municipales, ce dossier met à l’épreuve la justice camerounaise. Il met aussi à l’épreuve ceux qui ont fait du numérique une tribune sans règles. Salomon Beas a demandé au tribunal et il l’a obtenu. Il lui reste à y apporter autre chose que des promesses de révélations.

Questions fréquentes sur l’affaire Salomon Beas/MRC

Qu’est-ce qu’un référé d’heure à heure ?

C’est une procédure d’urgence. Le président du tribunal autorise le demandeur à assigner son adversaire à très bref délai, parfois le lendemain. Le juge prend alors des mesures provisoires sans trancher le fond du litige.

Que demande le MRC à Salomon Beas ?

Le MRC demande le dépôt au greffe des preuves de ses accusations, sous astreinte d’un million de francs CFA par jour. Faute de preuves, il demande le retrait définitif de la vidéo, en attendant qu’une autre juridiction fixe les dommages-intérêts.

Samuel Eto’o est-il poursuivi ?

Non. La procédure vise uniquement Salomon Miloumi Beas, auteur des déclarations, et Henri Ulrich Ngoko Kamgang, qui a réalisé et diffusé l’entretien. La publication de Samuel Eto’o du 18 septembre reste en ligne.

Pourquoi Maurice Kamto est-il requérant ?

L’accusation le visait nommément : « Maurice KAMTO le savait ». Il agit donc en son nom propre, aux côtés du MRC représenté par sa présidente nationale par intérim, Tiriane Balbine Nadège Noah.

John Lawson – Décryptage politique Cameroun

 

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