Le blocage quasi total du détroit d’Ormuz par l’Iran a mis fin à 94 % des exportations de pétrole irakien. Pour un pays qui tire plus de 90 % de ses revenus de l’or noir, la menace est existentielle. Salaires des fonctionnaires, stabilité de la monnaie, financement des importations : tout est désormais sous pression.
L’étranglement d’une économie mono-ressource
Depuis le 28 février, date de l’attaque israélo-américaine contre l’Iran, le détroit d’Ormuz est quasiment paralysé. Téhéran a choisi cette voie maritime stratégique comme terrain de représailles. Résultat direct : l’Irak, qui achemine l’essentiel de son pétrole par cette route, se retrouve privé de sa principale source de revenus.
Avant le début du conflit, le pays exportait près de 3,5 millions de barils par jour. Aujourd’hui, faute de débouchés, la production a été réduite à 1,4 million de barils quotidiens. Soit une chute de 60 % en quelques jours.
La dépendance structurelle de Bagdad à l’or noir transforme ce blocage en crise d’État. Selon l’économiste Ahmed Tabaqchali, du cercle de réflexion Atlantic Council, « la guerre a de facto interrompu les exportations du pétrole irakien. »
94 % du pétrole irakien bloqué au détroit d’Ormuz
La géographie pétrolière de l’Irak explique l’ampleur du choc. La quasi-totalité des installations d’exportation se concentre dans la province méridionale de Bassora, seul accès irakien sur le Golfe. De là, les tankers empruntent obligatoirement le détroit d’Ormuz pour rejoindre les marchés mondiaux.
Selon Ahmed Tabaqchali, 94 % des exportations transitaient par cette voie. Toutes sont désormais bloquées. Les 6 % restants, habituellement expédiés depuis le Kurdistan autonome dans le nord du pays, sont également à l’arrêt. Des attaques répétées de drones ont frappé les champs pétroliers de la région.
La guerre a aussi directement ciblé le secteur maritime. Une attaque contre deux pétroliers au large des côtes irakiennes, revendiquée par Téhéran, a coûté la vie à un marin indien. Plusieurs compagnies étrangères, dont des groupes américains, ont suspendu leurs activités sur le territoire irakien.
Des infrastructures sans marge de manœuvre
Face à l’interruption des exportations, l’Irak cherche à maintenir une activité minimale. Les raffineries et les centrales électriques nationales absorbent une partie du brut produit. Mais cette solution reste provisoire.
« La capacité de stockage est limitée », rappelle l’économiste Yesar Al-Maleki, du Middle East Economic Survey. Il avertit : « Si, après avoir répondu à la demande domestique, on ne trouve aucune voie d’exportation alternative, l’Irak pourrait être contraint de réduire davantage sa production. »
Ce scénario met en lumière des fragilités structurelles accumulées depuis des décennies. Les sous-investissements chroniques ont laissé le réseau d’infrastructures pétrolières — oléoducs, stations de pompage, capacités de stockage — sans la souplesse nécessaire pour absorber des perturbations soudaines. La crise agit comme un révélateur brutal.
Le spectre d’une crise fiscale en mai
L’impact budgétaire ne s’est pas encore pleinement matérialisé. Mais il approche. Les recettes pétrolières mettent en général deux à trois mois avant d’alimenter les caisses de l’État, selon Yesar Al-Maleki. « Les effets de la perturbation pourraient se faire sentir vers le mois de mai », prévient-il.
Un fonctionnaire irakien reconnaît l’enjeu sans détour : « Un des problèmes de l’économie irakienne est sa dépendance exclusive au secteur pétrolier. » Depuis des décennies, le budget de l’État repose presque intégralement sur les exportations d’hydrocarbures.
La menace la plus immédiate concerne le versement des salaires. L’État est le premier employeur du pays. Les rémunérations et prestations sociales versées par le secteur public absorbent les deux tiers des dépenses budgétaires. Au total, un Irakien sur cinq dépend directement d’un salaire, d’une retraite ou d’une allocation publique, selon les chiffres officiels.
La stabilité du dinar menacée
Au-delà des salaires, c’est la stabilité de toute l’économie irakienne qui est en jeu. Les recettes pétrolières constituent la principale source de devises étrangères du pays. Ces dollars permettent non seulement de financer les importations, mais aussi de soutenir la valeur du dinar irakien.
Les autorités monétaires maintiennent un taux de change officiel inférieur à celui du marché en injectant régulièrement des dollars. Si les réserves s’amenuisent, ce mécanisme de stabilisation deviendra intenable.
« Si la fermeture du détroit d’Ormuz persiste, la pression sur les réserves et la stabilité du taux de change pourrait s’accentuer », avertit Yesar Al-Maleki. Une dépréciation du dinar frapperait directement le pouvoir d’achat des ménages dans un pays massivement importateur.
Des alternatives au pétrole irakien bloqué au détroit d’Ormuz
Bagdad n’est pas resté sans réaction. Le ministre du Pétrole, Hayan Abdel Ghani, a annoncé jeudi la « signature d’un accord » avec le gouvernement régional du Kurdistan pour acheminer environ 200 000 barils par jour via l’oléoduc Kirkuk-Ceyhan, relié au port turc de Ceyhan. La capacité totale de cet axe atteint 700 000 barils quotidiens.
Hayan Abdel Ghani espère également une reprise des exportations de brut kurde, estimées à 210 000 barils par jour avant la crise. Mais une condition est posée par Erbil : obtenir un accès facilité au dollar via le système bancaire, afin de financer ses propres importations. La négociation reste ouverte.
En parallèle, Bagdad envisage d’exporter 200 000 barils par jour par convois de camions-citernes, en transitant par la Turquie, la Jordanie et la Syrie. Une logistique lourde, coûteuse, et limitée en volume.
Un filet de sécurité insuffisant
Additionnés, ces volumes alternatifs restent très inférieurs aux exportations d’avant-guerre. Même dans le meilleur scénario, l’Irak ne pourrait compenser qu’une fraction des 3,5 millions de barils par jour habituellement écoulés.
Ces solutions demeurent également fragiles. L’instabilité régionale expose les nouvelles routes à des risques. La dépendance vis-à-vis de partenaires multiples — Kurdistan irakien, Turquie, Jordanie, Syrie — ajoute des incertitudes politiques et logistiques.
Pour l’Irak, membre fondateur de l’Opep, la crise actuelle illustre l’échec d’une diversification économique jamais véritablement engagée. Des décennies de conflits, de corruption et de mauvaise gouvernance ont ancré une dépendance au pétrole que la guerre vient aujourd’hui sanctionner brutalement.
La question n’est plus seulement de savoir comment exporter le brut. Elle est de savoir combien de temps l’État irakien peut tenir sans ses revenus pétroliers — et à quel coût pour sa population.
Source: Agence France Presse
















