Médicaments humanitaires en Afrique menacés : le conflit au Moyen-Orient fragilise les routes d’approvisionnement médical vers le continent. Le secteur subissait déjà les effets des coupes massives dans l’aide américaine à l’international. ONG médicales, organisations internationales et experts alertent sur un risque de rupture de stock imminent dans les zones de crise.
Une rupture de stock annoncée pour fin avril
Rodrigue Alitanou, directeur des opérations de l’ONG médicale Alima, pose la situation en termes nets et sans ambiguïté. Son organisation intervient dans 13 pays africains, principalement dans des zones de crise ou de conflit armé. Depuis son bureau dakarois, il prévient : « À la fin du mois d’avril, on n’aura pas de médicaments. »
La menace dépasse les simples perturbations logistiques. Les tensions actuelles pourraient, si elles persistent, déclencher des ruptures opérationnelles concrètes. Si la crise dure « un mois et demi, deux mois », prévient Alitanou, « ces alertes-là vont se transformer en impacts directs sur la continuité de nos activités ».
L’impact se chiffre de façon concrète. Chaque surcoût de 2 000 dollars sur les importations de médicaments prive 200 enfants souffrant de malnutrition d’une prise en charge médicale. Cette équation traduit directement les conséquences humaines de la désorganisation logistique.
Les premières ruptures s’observent déjà sur le terrain africain. « Ça se voit déjà au Soudan, ça se voit déjà en RDC », signale le directeur d’Alima. Selon lui, la situation commence à toucher la plupart des pays du continent.
L’augmentation du coût du carburant aggrave encore la situation. Le prix des transports logistiques bondit, réduisant mécaniquement les capacités d’approvisionnement des ONG opérant en Afrique. Ce facteur vient s’ajouter aux perturbations des routes maritimes et aériennes déjà en cours depuis le début du conflit.
Le Moyen-Orient, plaque tournante de l’approvisionnement médical
À la croisée de l’Asie — principale productrice mondiale de médicaments — et de l’Afrique, le Moyen-Orient constitue le passage central de la chaîne d’approvisionnement humanitaire. Cette position géographique stratégique en fait aussi le maillon le plus exposé à toute instabilité régionale. Toute perturbation dans la zone se répercute directement sur les livraisons vers le continent africain.
Plusieurs centrales d’approvisionnement humanitaire, installées dans la zone franche de Dubaï, ont subi des interruptions majeures. La plateforme logistique d’urgence de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), qui fournit des médicaments à plus de 150 pays dans le monde, a annulé des cargaisons dès le début du conflit. La fermeture de l’espace aérien a contraint l’organisation à réviser l’ensemble de ses itinéraires d’acheminement.
Le contournement forcé du détroit d’Ormuz représente un défi logistique considérable. Damien Dubois, coordinateur approvisionnement chez MSF Supply — l’une des centrales d’achat de Médecins Sans Frontières —, chiffre cet impact : les cargos passant par le Cap de Bonne-Espérance perdent « de 15 jours à un mois » sur les délais habituels. Les coûts de transport bondissent en parallèle, accentuant la pression financière sur les organisations humanitaires.
Ces surcoûts fragilisent directement les budgets déjà contraints des ONG médicales. La double pression — hausse du carburant et allongement des routes — réduit mécaniquement les volumes de médicaments disponibles pour les populations en crise. Les organisations ne disposent d’aucune marge budgétaire pour absorber ces chocs.
Une dépendance structurelle qui expose le continent
L’Afrique importe plus de 70 % de ses médicaments et plus de 90 % de ses actifs pharmaceutiques. Cette dépendance extrême aux approvisionnements extérieurs expose le continent à chaque turbulence géopolitique. La crise actuelle en révèle, une fois de plus, toute l’ampleur.
Ines Alaoui, responsable des politiques internationales de santé chez Coalition Plus — organisation regroupant les principales associations de lutte contre le VIH —, décrit un fonctionnement sans marge de sécurité. « Sur le continent africain, on fonctionne à flux tendu », résume-t-elle. Les stocks n’excèdent jamais le niveau strictement nécessaire à la continuité des soins.
Cette logique de flux tendu ne laisse aucun filet de sécurité face aux chocs extérieurs. Les coupes massives dans l’aide américaine à l’international avaient déjà fragilisé les approvisionnements avant même le déclenchement du conflit. Les associations membres de Coalition Plus constataient déjà des pénuries d’antirétroviraux et de traitements de prévention sur le terrain.
La nouvelle crise logistique « érode encore plus l’offre de santé », selon Alaoui. Elle craint des arrêts de traitement pour les personnes vivant avec le VIH. Cette perspective représente une menace directe sur la survie de ces patients.
L’accumulation des crises fragilise l’ensemble des acteurs humanitaires présents sur le continent. Les organisations travaillent désormais dans un contexte de ressources réduites, de routes perturbées et de besoins croissants. Chaque nouveau choc réduit leur capacité à protéger les populations les plus exposées.
Médicaments humanitaires en Afrique menacés : le diagnostic des acteurs de santé
Le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme confirme les premières perturbations. Sa porte-parole, contactée par l’AFP, « observe déjà des retards et une augmentation des coûts ». L’organisation ne constate pas encore de pénurie généralisée, mais la dynamique préoccupe.
Anne Sénéquier, co-directrice de l’Observatoire de la santé mondiale à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), pose un cadre d’analyse nuancé. « On ne parle pas d’une pénurie de médicaments à cause du conflit », précise-t-elle. Elle décrit plutôt « une contrainte supplémentaire sur une fragilité déjà intrinsèque », avec des risques de tendre vers la pénurie dans les régions les plus exposées.
Sénéquier identifie également un risque indirect mais grave. Les populations les plus vulnérables pourraient, faute d’accès aux traitements officiels, se tourner vers de faux médicaments. Ce recours risque de « mettre en péril leur santé », prévient-elle.
Médicaments humanitaires en Afrique menacés : un cessez-le-feu encore insuffisant
Le cessez-le-feu conclu mardi soir entre les États-Unis et l’Iran n’a pas dissipé les inquiétudes du secteur humanitaire. Les frappes se sont poursuivies mercredi dans le Golfe. Le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz subit encore de fortes perturbations.
Rodrigue Alitanou reconnaît un premier pas, mais juge la trêve insuffisante. « Ce cessez-le-feu est une première étape, mais elle n’est pas suffisante », déclare-t-il. Les conflits actifs dans les pays du Golfe continuent de fragiliser les opérations des ONG médicales sur le terrain.
Agathe Lamouret, coordinatrice expéditions chez MSF Supply, partage ce scepticisme. « Ça va rester très instable », estime-t-elle. Elle redoute l’incertitude pesant sur la période suivant les deux semaines de trêve : « on ne sait pas ce qui va se passer. »
L’OMS inscrit la sortie de crise dans la durée. Son porte-parole Christian Lindmeier estime qu’il « faudra plusieurs semaines pour surmonter les perturbations causées par la fermeture du détroit d’Ormuz« . Pour les ONG médicales en première ligne, chaque semaine supplémentaire fragilise davantage la continuité des soins dans les zones de crise africaines.
Source : Agence France-Presse















