Hegseth musèle la presse : conférences de presse réduites, journalistes accrédités en fuite, réponses aux abonnés absents. Pendant que la guerre contre l’Iran entre dans sa troisième semaine, le Pentagone rompt avec des décennies de pratiques de communication en temps de guerre. Une opacité inédite qui soulève des questions fondamentales sur la transparence démocratique — et sur ce que l’Amérique ne saura peut-être jamais.
Moins d’informations, moins souvent, moins utiles
Steve Warren a passé vingt ans à gérer les relations publiques de l’armée de terre américaine. Il a connu l’Irak, l’Afghanistan, la guerre contre l’État islamique. Il connaît les pratiques du Pentagone en temps de guerre.
Et ce qu’il observe aujourd’hui l’inquiète.
« Le Pentagone communique moins d’informations et moins fréquemment que jamais. Et les informations qu’il donne sont… moins informatives », résume-t-il à l’AFP. Une formule lapidaire qui dit tout sur la rupture en cours.
Du temps des conflits précédents, les conférences de presse étaient souvent quotidiennes, détaillées, accessibles. Les journalistes pouvaient accompagner les troupes américaines sur les terrains de guerre. L’armée disposait alors d’« une cellule de communication dédiée avec pour principe une transparence maximale dans un délai minimal », rappelle Warren.
Un principe qui guidait la communication militaire américaine depuis des décennies.
Ce principe a disparu. Aujourd’hui, des questions centrales — comme celle de la responsabilité américaine dans la frappe meurtrière contre une école iranienne à Minab, qui aurait tué 168 élèves selon l’Unicef — restent sans réponse officielle. Le Pentagone affirme mener une enquête. Il ne dit rien de plus.
Sollicité par l’AFP, le Pentagone estime pourtant que « les médias ont reçu une quantité astronomique d’informations, qu’ils veuillent ou non l’admettre ». Il énumère cinq conférences de presse depuis le 28 février, des vidéos de l’amiral Brad Cooper, chef du commandement militaire pour la région, et des publications sur les réseaux sociaux. Cinq conférences de presse en deux semaines de guerre. Contre des points quotidiens lors des précédents conflits.
Trois visages, une opacité sans précédent
La réduction est aussi visible dans les visages qui portent la parole. Au cours des guerres précédentes, différents hauts responsables se relayaient aux conférences de presse — généraux, porte-parole, officiers de terrain. La variété des interlocuteurs reflétait la complexité des opérations et garantissait un minimum de profondeur informative.
Depuis le début de la guerre contre l’Iran, seuls trois visages s’affichent, mis à part Donald Trump lui-même : le ministre de la Défense Pete Hegseth, le chef d’état-major de l’armée américaine Dan Caine, et l’amiral Cooper. Trois hommes. Pour une guerre qui touche une dizaine de pays, mobilise des milliers de soldats et engage des milliards de dollars de munitions.
« C’est sans précédent à ma connaissance », observe Steve Warren.
Pour lui, communiquer avec la presse et le public relève d’une obligation fondamentale. Le Pentagone doit expliquer « comment sont dépensés les près de mille milliards de dollars qui nous ont été confiés et ce que nous faisons des enfants de l’Amérique ». « J’ai toujours considéré que c’était un devoir moral », dit-il.
Un devoir moral que l’administration Trump semble avoir rangé au placard. « L’administration Trump se montre totalement opaque », tranche Roger Stahl, professeur en sciences de la communication à l’université de Géorgie, interrogé par l’AFP.
Il va plus loin : il s’agit de la « première opération majeure où le pouvoir exécutif ne prend même pas la peine d’exposer ses arguments au Congrès et aux Américains ». Et « après les frappes, il n’a fait aucun effort pour formuler une justification cohérente ».
Hegseth attaque les médias plutôt que d’informer
Pete Hegseth, ancien présentateur de Fox News devenu ministre de la Défense, a choisi son camp. Les conférences de presse qu’il tient depuis le début de la guerre contre l’Iran servent moins à informer qu’à attaquer. Il accuse régulièrement les médias de répandre des « informations mensongères ». Il les traite en adversaires plutôt qu’en relais d’information vers le public.
Vendredi, il s’en prend à CNN. La chaîne a affirmé que Washington avait sous-estimé le risque de paralysie du détroit d’Ormuz en cas de conflit avec l’Iran — une affirmation que les faits semblent confirmer, le trafic de pétroliers ayant chuté de 90 % en une semaine. Hegseth juge cela « absolument ridicule ».
Il exprime ensuite son impatience que David Ellison, patron de Paramount Skydance et considéré comme un allié de Trump, prenne le contrôle de CNN. Un ministre de la Défense en guerre qui commente les rachats de médias : la confusion des registres dit beaucoup sur l’état de la communication institutionnelle américaine.
Cette hostilité envers la presse n’est pas conjoncturelle. Elle est structurelle. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, le Pentagone a systématiquement restreint l’accès des journalistes. À l’automne dernier, les médias accrédités ont été soumis à de nouvelles règles contraignantes. La plupart ont refusé. Et ont perdu leur accréditation.
Expulsions, escortes, bureaux supprimés : le verrouillage progressif
Le verrouillage du Pentagone s’est opéré par étapes, méthodiquement, avant même que la guerre contre l’Iran ne commence.
L’institution a d’abord imposé aux journalistes d’être escortés dans le bâtiment en dehors d’un nombre limité de zones. Elle a ensuite délogé certains médias de leurs bureaux permanents — des espaces qui permettaient aux correspondants de suivre l’institution au quotidien, de construire des sources, de comprendre les dynamiques internes. Elle a réduit drastiquement la fréquence des conférences de presse.
Dernièrement, les photographes ont été privés d’accès — après que certains clichés ont déplu à Pete Hegseth, selon la presse américaine. Des images qui montraient peut-être ce que le ministre ne voulait pas montrer. Lesquelles ? On ne le sait pas. C’est précisément le problème.
« Nous avons beaucoup moins de vrais journalistes qui suivent de près le Pentagone, ce qui pose un grave problème de transparence », souligne Roger Stahl. Les conséquences sont prévisibles et préoccupantes. « Les faits pas flatteurs mettront plus de temps à être révélés, si tant est qu’ils le soient », prévient-il. Et « l’administration se sentira moins pressée de fournir des explications et un plan cohérents ».
Le précédent de l’école de Minab : ce que l’opacité cache
L’affaire de l’école de Minab illustre concrètement ce que l’opacité du Pentagone peut dissimuler. Dès le premier jour du conflit, une frappe tue plus de 150 personnes dans cette école du sud de l’Iran. L’Unicef rapporte 168 élèves tués, dont une majorité d’écolières âgées de 7 à 12 ans. Trump accuse l’Iran d’en être responsable, mettant en cause le manque de « précision » de l’armée iranienne.
Mais une enquête du New York Times, fondée sur des images satellite, suggère que les États-Unis pourraient être responsables — ils auraient voulu cibler une base navale des Gardiens de la Révolution voisine. Le Pentagone affirme enquêter. Il ne confirme rien, ne dément rien, et se tait.
C’est précisément ce silence que Warren et Stahl dénoncent. Dans les conflits précédents, une telle frappe aurait déclenché une communication de crise immédiate, des briefings, des explications — même imparfaites. Aujourd’hui, elle reste en suspens, sans réponse officielle, pendant que la guerre continue.
La transparence en temps de guerre n’est pas un luxe journalistique. Elle est une condition de la confiance publique, de la responsabilité démocratique, du contrôle des dépenses militaires. En la supprimant, l’administration Trump ne protège pas ses opérations. Elle protège ses erreurs.
Et pendant que le Pentagone tient les médias à distance, les bombes, elles, continuent de tomber.
Source : AFP – 14 mars 2026
















