Quinze jours de guerre n’ont pas fait plier la République islamique Iran. Les frappes américano-israéliennes ont tué le guide suprême et décapité l’appareil d’État. Le régime tient pourtant. Les experts peinent eux-mêmes à expliquer cette résistance.
La République islamique Iran face à la guerre : un système qui refuse de s’effondrer
Quinze jours. C’est le temps écoulé depuis le déclenchement des opérations militaires conjointes américano-israéliennes contre l’Iran. Malgré l’ampleur des frappes, malgré la mort de son guide suprême, la République islamique Iran continue de fonctionner. Les experts interrogés par l’AFP s’accordent sur un constat : le régime résiste, au moins pour l’heure.
« La continuité est inscrite dans le système et, jusqu’à présent, rien n’indique que l’effondrement de la République islamique soit imminent », analyse Thomas Juneau, professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa.
Le choc sans précédent du 28 février
Jamais, depuis sa fondation en 1979, la République islamique n’avait subi une attaque d’une telle envergure. Le 28 février, des frappes aériennes ont tué le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, plusieurs membres de sa famille, et de hauts responsables du régime. Une décapitation politique et militaire sans équivalent dans l’histoire récente du Moyen-Orient.
Le choc a été immédiat. Pourtant, le système a absorbé le coup. « Le choc est considérable, mais le système est résilient et reste capable de mettre en œuvre des plans de contingence bien élaborés », précise Thomas Juneau.
La mort du commandant en chef des Gardiens de la Révolution, Mohammad Pakpour, lors des premières frappes, aurait pu paralyser l’appareil sécuritaire. Ce n’est pas ce qui s’est produit.
Mojtaba Khamenei, un successeur ultraconservateur
Après une période de flottement, la succession s’est organisée. Mojtaba Khamenei, 56 ans, fils du guide suprême défunt, a pris la tête du régime. Personnalité discrète, peu exposée jusqu’alors, il est décrit par les experts comme un ultraconservateur entretenant des liens étroits avec les Gardiens de la Révolution.
Il n’est pas apparu en public depuis le début du conflit. Un message de sa part a été lu jeudi à la télévision nationale. Le chef du Pentagone, Pete Hegseth, a déclaré vendredi qu’il serait « blessé et probablement défiguré ».
Son autorité « va dépendre fortement du soutien qu’il recevra des Gardiens, dont le pouvoir politique et économique s’est considérablement accru au cours des deux dernières décennies », souligne Barbara Slavin, chercheuse au Stimson Center, basé aux États-Unis.
Les Gardiens de la Révolution, colonne vertébrale du pouvoir
La montée en puissance des Gardiens de la Révolution s’impose comme l’une des conséquences directes de la crise. Dans un contexte de vacance partielle au sommet de l’État, leur influence s’étend désormais à l’ensemble des leviers du pouvoir — politique, militaire et économique.
La désignation de Mojtaba Khamenei envoie un signal clair selon les analystes. « Elle est un indice supplémentaire que la direction du régime entend rester intraitable et ne prévoit pas de transiger sur ce qu’elle considère comme ses valeurs et intérêts fondamentaux », estime Thomas Juneau.
Barbara Slavin va dans le même sens : « Il est peu probable qu’il soit enclin à faire la moindre concession aux gouvernements responsables des assassinats et du pilonnage des infrastructures iraniennes. »
Une démonstration de défi calculée dans les rues de Téhéran
Vendredi, malgré la pluie et les explosions dans les quartiers environnants, des personnalités clés du gouvernement et des forces de sécurité ont défilé dans les rues de Téhéran. Un rassemblement délibérément mis en scène pour démontrer la continuité de l’État.
Ali Larijani, chef de la sécurité nationale, a directement interpellé le président américain Donald Trump. « Plus il accentuera sa pression, plus la détermination de la nation se renforcera », a-t-il lancé, arborant de sombres lunettes de soleil malgré le temps couvert.
Gholam Hossein Mohseni Ejei, chef du pouvoir judiciaire, est resté impassible lorsqu’une explosion a secoué un quartier voisin. Les images, largement diffusées par la télévision d’État, ont alimenté le récit officiel d’un régime imperturbable.
Deux absences ont néanmoins retenu l’attention : Mojtaba Khamenei lui-même, et Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement et ancien commandant des Gardiens, que certains analystes considèrent comme l’un des hommes forts du moment.
Une capacité de nuisance intacte, une sortie de crise inexistante
Sur le terrain, la situation reste bloquée. « Il n’y a pas, à l’heure actuelle, de véritable sortie de crise », constate Torbjorn Soltvedt, directeur associé au sein de la société d’analyse des risques Verisk Maplecroft.
La raison est simple : « Malgré l’intensité des frappes aériennes américaines et israéliennes, l’Iran est en mesure de cibler les navires et les infrastructures énergétiques critiques avec une régularité préoccupante », ajoute-t-il.
Cette capacité opérationnelle maintenue constitue l’un des points les plus significatifs de ces deux premières semaines. Les frappes n’ont pas neutralisé l’arsenal offensif iranien. Elles l’ont réduit, sans le détruire.
La « guerre du Ramadan » comme récit fondateur
Le régime a déjà trouvé un nom pour le conflit : la « guerre du Ramadan ». Le choix n’est pas anodin. Il ancre l’épreuve dans une dimension religieuse et historique, mobilisatrice pour une population chiite attachée à ce calendrier sacré.
Barbara Slavin trace un parallèle historique. Si la République islamique Iran survit, elle forgera un récit de résistance. Le modèle existe déjà : la guerre contre l’Irak de Saddam Hussein, de 1980 à 1988. Les Iraniens l’appellent la « guerre imposée ». Ce récit a consolidé le régime pendant des décennies.
Ce récit de résistance, s’il se consolide, pourrait renforcer la légitimité du régime en interne, même face à un bilan humain et matériel lourd.
Un régime affaibli, mais pas abattu
La nuance est essentielle. Survivre n’est pas sortir indemne. Thomas Juneau le formule clairement : même si la République islamique passe le cap, « sa direction a été décapitée, ses capacités militaires amoindries et ses infrastructures économiques endommagées ».
L’après-guerre, quelle qu’en soit l’issue, s’annonce difficile. Le régime devra reconstruire une chaîne de commandement cohérente, restaurer des infrastructures critiques et maintenir une cohésion interne dans un contexte de pression maximale.
La question n’est plus de savoir si l’Iran sera affaibli. Il l’est déjà. La vraie question est ailleurs. Le régime a résisté. Mais négocier ? Aucun signe en ce sens après quinze jours de guerre. L’affaiblissement suffira-t-il à changer son comportement ? Personne ne peut encore répondre.
Sources : AFP, Thomas Juneau (Université d’Ottawa), Barbara Slavin (Stimson Center), Torbjorn Soltvedt (Verisk Maplecroft)















