Tyr sous les bombes israéliennes depuis le 2 mars, la ville antique du sud du Liban tient encore. Mardi 25 mars, la cité millénaire a encaissé ses frappes les plus dévastatrices depuis l’ouverture du conflit. Environ 20 000 personnes refusent d’évacuer malgré les bombardements, la menace d’une invasion terrestre et un isolement qui s’aggrave chaque jour.
Des explosions sans précédent depuis le début du conflit
Mardi 25 mars, une dizaine d’explosions ont frappé Tyr et ses environs immédiats. Des journalistes de l’AFP, présents sur place, ont établi qu’il s’agissait des bombardements les plus violents subis par la ville depuis le 2 mars, date d’ouverture du conflit entre Israël et le Hezbollah.
Des avions de chasse et des drones israéliens ont survolé Tyr jusqu’à la tombée de la nuit. Leurs bombes ont blessé au moins 24 personnes dans le centre-ville. D’immenses panaches de fumée noire ont recouvert les quartiers touchés.
Le lendemain, mercredi, l’armée israélienne a justifié ses opérations en accusant le Hezbollah « d’implanter ses infrastructures militaires au sein des zones résidentielles » de Tyr. Le groupe chiite pro-iranien est fortement ancré dans la ville. Son drapeau jaune flanqué d’une kalachnikov flotte sur chaque lampadaire.
Ses hommes, vêtus de noir, occupent les carrefours, patrouillent à scooter dans des rues désertes et fouillent les bâtiments détruits. Avant chaque frappe israélienne, ils tirent en l’air pour avertir les rares civils qui osent encore sortir.
Tyr sous les bombes : 20 000 personnes refusent d’évacuer
Malgré les ordres d’évacuation répétés de l’armée israélienne, environ 20 000 personnes restent sur place. Quelque 15 000 d’entre elles sont des déplacés chassés des villages environnants par les combats. Toutes s’entassent dans le quartier chrétien — le seul encore préservé — et dans plusieurs écoles transformées en abris.
Khalil, la trentaine, a fui sa maison après son bombardement. Avec sa femme et leur fils de deux ans, il s’est retranché dans un théâtre de la vieille ville. Sa décision est arrêtée : il ne partira pas. « Nous n’abandonnerons pas notre terre, nos cœurs sont ici », dit-il. « Ils devront nous faire partir par la force. »
Mortada Mhanna dirige l’unité de gestion des catastrophes de la ville. Ce quadragénaire enchaîne les interventions pour coordonner l’aide aux déplacés. Des officiers israéliens l’ont contacté directement ces derniers jours, lui ordonnant de faire appliquer les avis d’évacuation. Sa réponse a été sans équivoque : « Vous faites votre boulot, je fais le mien! »
Tant qu’un civil reste en ville, il reste. « Je serai le dernier à quitter cet endroit », affirme-t-il. La mairie avait proposé des navettes escortées par l’armée pour organiser les départs. Les habitants ont refusé. « On leur a expliqué, ils n’ont rien voulu savoir », indique Mhanna.
Une invasion terrestre annoncée, une zone tampon planifiée
L’armée israélienne a annoncé mardi son intention de prendre le contrôle d’une partie du sud du Liban, dont Tyr, pour y établir une zone tampon de 30 km de large. L’annonce n’a pas déclenché de vague de départs.
Mustafa Ibrahim Al Sayed, 50 ans, vit avec ses deux femmes et leurs 11 enfants dans une école reconvertie en refuge. Originaire d’un village frontalier, il avait déjà été contraint à l’exil lors du conflit précédent, en 2024. Il refuse de repartir ailleurs. « Mes enfants se sont habitués à la guerre et ils connaissent tout le monde ici », dit-il.
Pour lui, la menace n’est pas nouvelle. « Depuis 1978, c’est la cinquième fois que je suis déplacé, j’ai passé toute ma vie en exil », dit-il. La résignation se mêle à la détermination. « Tout le monde a peur pour sa maison et sa terre, mais que pouvons-nous faire? »
Plusieurs responsables de la mairie et des secours ont confirmé à l’AFP avoir reçu des appels directs d’officiers israéliens leur ordonnant de faire respecter les évacuations.
Tyr sous les bombes : vers une catastrophe humanitaire
L’isolement de la ville s’accentue de jour en jour. L’aviation israélienne a détruit les principaux ponts enjambant le fleuve Litani, officiellement pour couper les lignes d’approvisionnement en armes du Hezbollah. Un seul pont subsiste désormais, sur l’ancienne route côtière, maintenant un lien fragile entre Tyr, Beyrouth et le nord du pays.
« Si le dernier pont tombe, nous allons tout droit vers une catastrophe humanitaire », alerte Alwan Charafeddine, maire adjoint de Tyr. « La ville sera assiégée et les convois de ravitaillement ne pourront plus l’atteindre. »
Les stocks sont proches de l’épuisement. Charafeddine dresse une liste de besoins urgents : nourriture, kits d’hygiène, carburant pour alimenter les générateurs qui fournissent une partie de l’électricité. Chaque heure compte.
Des voix qui portent la douleur de l’exil
Nada Reda Abu Sari, 82 ans, n’est pas restée par choix. Elle n’avait simplement nulle part où aller. Depuis des mois, elle dort sur un matelas posé à même le sol d’une salle de classe.
« Je suis malade, je n’ai même pas les moyens de m’acheter des médicaments », dit-elle en brandissant des boîtes vides. Sa maison de Dhaïra, village frontalier entièrement rasé par les soldats israéliens en 2024, n’existe plus.
Sa vie s’est effondrée avec le village. « Nous n’avons plus ni foyer, ni terres, ni vignes, rien », confie-t-elle en pleurs. Ses enfants sont dispersés. Elle n’a aucune nouvelle d’eux.
Son désespoir est total. « Je ne dors plus. À chaque frappe, on se réveille. Chaque jour, on meurt un peu plus. » Puis, dans un souffle : « Est-ce que c’est ça, la vie ? Parfois je me dis que je devrais me jeter à la mer. »
Conséquences : une ville millénaire au bord du point de rupture
Tyr, célébrée pour ses plages de sable et ses ruines antiques, est devenue une ville quasi-fantôme. Les rues sont vides. Des immeubles s’effondrent. Élus et secouristes sonnent l’alarme.
L’armée israélienne a annoncé vouloir prendre le contrôle de la zone. Si Israël lance l’offensive terrestre et détruit le dernier pont, les 20 000 personnes encore présentes se retrouveront coupées du reste du Liban. Aucune aide ne pourra entrer. Aucune évacuation ne pourra être conduite dans des conditions acceptables.
Pour Khalil, retranché dans son théâtre avec sa petite famille, la question n’est plus de savoir si les bombes tomberont encore. Elle est de savoir si la ville survivra à ce que personne, ici, n’appelle encore une guerre ordinaire.
Source : Agence France-Presse
















