Après trois années de combats meurtriers entre paramilitaires et armée, Khartoum se reconstruit lentement. Les rues restent désertes, de nombreux bâtiments sont en ruine, mais l’administration et certains commerces reprennent timidement leurs activités, symboles d’un retour progressif à la vie normale.
Une jungle exubérante engloutit la cour du ministère des Finances, jonchée de voitures brûlées, de débris de vitres et de meubles cassés. Sur les façades de brique rouge héritées des colons britanniques qui ont fondé la capitale du Soudan, les lianes prospèrent. « Le terrain n’a pas été déminé », avertit un des gardes du bâtiment, situé à Khartoum dans une zone classée rouge par le service anti-mines des Nations unies (UNMAS).
Alors que des affrontements se poursuivent dans la région voisine du Kordofan, le Premier ministre Kamel Idris a récemment annoncé le retour du gouvernement pro-armée dans la capitale après près de trois années d’exil à Port-Soudan, à plus de 700 km au nord-est. Il multiplie depuis les visites de chantiers et les promesses de retour rapide à la normale.
Le siège de la Banque centrale n’est plus qu’une carcasse noircie aux vitres explosées. Malgré l’ampleur des dégâts, sa direction a annoncé la reprise des activités dans l’État de Khartoum. L’annonce a été faite cette semaine, sans précision supplémentaire, selon l’agence officielle Suna. Les rues de la capitale ont été déblayées dans plusieurs quartiers.
De rares grues apparaissent çà et là dans la ville lourdement endommagée. Khartoum a été ravagée par les combats entre l’armée et les Forces de soutien rapide. L’armée a finalement repris le contrôle de la capitale en mars dernier. Autrefois alliés, les deux camps s’affrontent désormais pour le pouvoir. Depuis 2023, la guerre a fait des dizaines de milliers de morts.
Le secrétariat général rénovés
Dans le quartier gouvernemental, le secrétariat général et la présidence du cabinet ont été rénovés, mais de nombreux bâtiments, criblés de balles, restent à l’abandon.
Sur le trottoir défoncé d’un carrefour en ruine, une vendeuse a déployé des tabourets à l’ombre d’un grand arbre et propose aux passants thé ou café. Rentrée du sud où elle s’était réfugiée, Halim Ishaq a repris sa place « depuis deux semaines ».
« Les affaires ne sont pas bonnes, le quartier reste vide », déplore cette mère de 52 ans qui parvient tout juste à gagner 4 à 5.000 livres soudanaises quotidiennement (moins de deux euros), soit trois fois moins qu’avant la guerre.
Comme elle, plus du tiers des neuf millions d’habitants de Khartoum ont fui quand les FSR l’ont prise au printemps 2023. Plus d’un million sont revenus depuis le retour de l’armée.
La population est surtout masculine
La population est surtout masculine: les hommes sont revenus travailler, laissant leur famille à distance. « On vend peu, les gens n’ont pas d’argent et les grandes sociétés ne sont pas encore revenues », déplore Abdellah Ahmed, vitrier. L’aéroport international, pourtant rénové, reste fermé depuis une frappe de drones des FSR en septembre.
Cette attaque est survenue peu avant l’inauguration officielle, illustrant la fragilité persistante de la situation sécuritaire. Le « Grand Hôtel », qui avait accueilli la reine Elizabeth II, espère recevoir ses premiers clients mi-février. Son grand lobby et ses lustres de cristal ont été épargnés par les combats.
En revanche, l’arrière du bâtiment néo-classique a été lourdement endommagé. À l’horizon, la tour de la Greater Nile Petroleum Company n’est plus qu’un squelette calciné. Elle symbolise l’époque où Khartoum se rêvait en Dubaï de l’Afrique. Pendant la guerre, le pays a perdu la moitié de ses revenus pétroliers.
Ces recettes étaient déjà amputées aux trois quarts après la sécession du Soudan du Sud en 2011. « Beaucoup de commerçants ne reviennent pas », explique Osman Nadir, vendeur d’électroménager de 40 ans. Les grandes sociétés leur réclament de l’argent pour rembourser les stocks détruits. Lui-même fait face à des poursuites judiciaires. De l’avis général, la priorité reste de rétablir l’eau, l’électricité et la sécurité.
« Les rues sont obscures »
Quand la nuit tombe, « les rues sont obscures, désertes, on ne sent pas en sécurité », confie Taghrid Awad al-Rim Saïd, une interne en médecine de 26 ans. « Autrefois, je pouvais sortir avec mes amies, je voudrais retrouver ma vie sociale, comme avant ».
« Comme avant et même mieux qu’avant! », espère l’ancien directeur du Théâtre national, Abdel Rafea Hassan Bakhit, un retraité engagé dans la réparation du bâtiment, où des bénévoles restaurent la scène aux rideaux poussiéreux qui vit passer de grands noms comme Oum Khaltoum ou Louis Armstrong.
Ces dernières semaines, les visites officielles se succèdent en ville, avec à chaque fois des promesses d’aide. L’ONU estime à environ 350 millions de dollars la réhabilitation des infrastructures. Dans les gradins rouges et jaunes du stade Al-Merreikh, surnommé « le château rouge », des ouvriers s’affairent à arracher des arbustes envahissants.
Le terrain de football a été nivelé, deux engins de chantier sommeillent dans la cour. Dans le hall, quelques photographies poussiéreuses ont échappé aux pillages. Le dernier match s’est joué une semaine avant la guerre. Depuis, le club, un des plus anciens d’Afrique, joue en première ligue au Rwanda.
© Agence France-Presse
















