Sabine avait 15 ans lorsqu’un inconnu l’a violée aux abords d’un camp de déplacés de l’est de la République démocratique du Congo (RDC), pays où les violences sexuelles contre les mineurs constituent un fléau « systémique », selon l’Unicef.
Un an plus tard, Sabine tient dans ses bras une petite fille née de ce viol, qu’elle garde avec elle malgré les « regards » de sa communauté qu’elle dit craindre d’affronter. La violence sexuelle à l’encontre des enfants « est endémique, systémique et en aggravation dans l’ensemble » de la RDC, alerte l’Unicef dans un rapport publié le 30 décembre.
Le conflit dans l’est du pays, ravagé par 30 ans de violences et où le groupe armé M23 soutenu par Kigali s’est en un an emparé de vastes pans de territoires et continue d’accroître son emprise malgré la signature d’un accord de paix entre la RDC et le Rwanda sous l’égide de Washington, « demeure un facteur majeur » de ces exactions, selon l’Unicef.
Mais le rapport « montre que des cas sont documentés dans des communautés de toutes les provinces et qu’ils augmentent fortement depuis 2022 ».
« honte »
Sabine vit dans le camp de déplacés de Rhoo, situé dans les collines couvertes de savane de la province de l’Ituri (nord-est), en proie à un sanglant conflit communautaire entre Hema et Lendu depuis 2017.
Les membres de sa communauté, les Hema, vivent à Rhoo, assiégés sur une colline couverte d’abris de fortune.
S’aventurer à quelques mètres des lieux, gardés par les Casques bleus de la Mission de Nations unies en RDC (Monusco), revient à prendre le risque d’être tué ou violé par les miliciens de la Codéco, un groupe armé qui prétend défendre les intérêts des Lendu et attaque régulièrement les camps des déplacés hema.
Comme plusieurs jeunes filles victimes de viol rencontrées par l’AFP, Sabine dit n’avoir « pas eu le choix » lorsqu’elle s’est aventurée en dehors du camp, pour trouver aux champs de quoi manger pour sa famille.
A Rhoo, nombre de mineurs « sont responsables du foyer, d’autres s’occupent de personnes du troisième âge qui ne peuvent pas travailler », explique Rachel Mwisi, agent de santé au camp de Rhoo et spécialisée dans l’accueil des mineurs victimes de violences sexuelles.
Rachel Mwisi a plaidé auprès de dizaines de familles du camp pour les prévenir des risques, mais aussi pour éviter qu’ils rejettent leurs enfants victimes de viol.
Rares sont les jeunes victimes qui osent en parler à leurs parents. Jusqu’à ce qu’une grossesse vienne trahir leur secret et parfois les exposer au rejet de leur famille ou de leur communauté.
« J’avais honte devant les gens et je me couvrais souvent d’un pagne pour me cacher », raconte Antoinette, violée à 13 ans aux abords du camp, alors qu’elle allait chercher des légumes aux champs.
Sabine a pu rester avec sa famille. « Les filles qui se sont mariées sont aidées par leurs époux, mais moi, ce sont mes parents qui s’occupent de moi et pour cela je suis embarrassée », confie-t-elle.
Règlements à l’amiable
L’appareil judiciaire congolais, réputé pour ses lenteurs et sa corruption, est largement absent aux environs de Rhoo, comme dans la plupart des zones rurales en proie à l’insécurité.
Quand des viols sont avérés, nombre de familles préfèrent recourir à la justice « coutumière » et réclamer un dédommagement auprès du coupable.
« La plupart du temps, ils ne disent pas qu’il y a eu de viol, mais reconnaissent uniquement la prise en charge de la victime », souligne Me Silas Gashoke, avocat spécialisé dans l’accompagnement des victimes de violences sexuelles à Bunia, capitale de l’Ituri.
Ils se mettent juste d’accord « sur un montant pour dire que telle famille va donner à telle autre famille un montant », et « cet acte va clore le dossier judiciaire« .
Ces règlements à l’amiable, interdits par la loi congolaise, engendrent selon lui un « cycle vicieux » favorisant l’impunité des bourreaux.
« Vous ne pouvez pas passer une journée sans entendre parler de telles affaires, même en ville », s’insurge Joelle Kahindo, psychologue pour l’ONG Sofepadi qui prend en charge des victimes de violences sexuelles à Bunia.
Pour éviter le scandale, certaines familles arrangent un mariage forcé entre la victime et son bourreau. « La victime n’a pas son mot à dire, et sa dignité n’est jamais prise en compte », déplore la psychologue.
Dans son petit cabinet niché à l’étage d’une clinique de Bunia, Me Gashoke voit passer moins d’affaires de viols commis par des hommes armés que de crimes commis à l’intérieur des camps ou des quartiers, souvent par des membres de la même communauté que la victime. Dans bien des cas, il s’agit selon lui de relations sexuelles rémunérées et considérées comme « consenties » par les agresseurs, en dépit de la loi congolaise.
« J’ai connu une affaire où la jeune fille était passée à l’acte sexuel pour 2.000 francs » congolais, soit moins d’un dollar, s’indigne Me Gashoke. Dans un pays parmi les plus pauvres du monde, où les conflits aggravent la précarité, les mineurs se retrouvent « dans une situation de grande vulnérabilité », alerte-t-il.
© Agence France-Presse
















