La crise du cacao ivoirien plonge des milliers de producteurs dans l’impasse. Après la chute des cours mondiaux et la baisse brutale du prix d’achat décrétée début mars 2026, des dizaines de milliers de tonnes s’entassent dans les entrepôts sans trouver preneur. La filière qui fait vivre 5 millions de personnes attend toujours une réponse.
À Aboisso, dans le sud-est de la Côte d’Ivoire, des fèves de cacao sèchent sur des bâches au soleil. Sorties de leurs hangars pour une nouvelle opération de séchage, elles y retournent quelques heures plus tard. Là, l’humidité tropicale les ronge depuis des mois.
Ce spectacle résume la crise du cacao ivoirien. Première puissance exportatrice mondiale d’or brun, le pays assiste à un ralentissement brutal de ses exportations. Les stocks ont gonflé dans les entrepôts des coopératives agricoles, intermédiaires entre les producteurs et les exportateurs. Des milliers de planteurs n’ont toujours pas été payés pour leur récolte.
Un prix d’achat divisé par plus de deux
Le mécanisme est précis. En Côte d’Ivoire, l’État fixe lui-même le prix d’achat du cacao aux planteurs. Début octobre 2025, juste avant la présidentielle remportée par Alassane Ouattara, ce prix avait atteint 2.800 francs CFA le kilo, soit 4,27 euros. Du jamais vu dans le pays.
Les cours mondiaux avaient pourtant déjà amorcé leur descente à l’été 2025. Une production mondiale abondante avait fait son retour après des années de pénurie, pesant sur les prix internationaux. Le tarif ivoirien s’est retrouvé trop élevé par rapport au marché.
Sans débouché, les fèves se sont accumulées dans les entrepôts. Les exportateurs ont cessé d’acheter. Début mars 2026, le gouvernement est intervenu en abaissant le prix d’achat à 1.200 francs CFA le kilo, soit 1,82 euro. En quelques mois, le tarif avait été divisé par plus de deux.
La filière représente 14 % du PIB ivoirien. Elle fait vivre 5 millions de personnes. Pour ces millions de foyers, la chute tarifaire représente un choc direct et immédiat sur les revenus.
La crise du cacao ivoirien met les coopératives à genoux
À Aboisso, la coopérative Socoopagos encadre quelque 2.300 producteurs de la région du Sud-Comoé. Son président, Dongo Yao Kra, 49 ans, décrit une situation qui se dégrade chaque semaine.
« On est obligés, de temps en temps, de les exposer au soleil pour limiter les dégâts. Sinon la moisissure rentre dans le produit et on ne saura pas où le vendre », confie-t-il à l’AFP. Chaque opération de séchage représente un coût supplémentaire. « Plus on perd du temps, plus on perd en qualité », ajoute-t-il.
La coopérative s’était engagée à payer 2.800 francs le kilo pour les récoltes antérieures à la baisse. Elle ne peut plus tenir cet engagement. Le manque à gagner est évalué à 230 millions de francs CFA, soit 350.000 euros, une somme introuvable dans sa trésorerie. « C’est un véritable casse-tête chinois », résume Dongo Yao Kra.
La colère monte dans les villages
La semaine dernière, une réunion de crise a rassemblé une cinquantaine de planteurs à Songan, village situé à trois heures de piste au nord d’Aboisso. Les échanges, en français et en malinké, ont été vifs.
Antoine Ouattara Sié Kouabou, 54 ans, père de cinq enfants, attend toujours son paiement pour 830 kilos. Sa formule dit l’incompréhension : « C’est comme si on avait arrêté un match de foot en plein milieu pour changer les règles. »
Certains producteurs hésitent à retourner dans leurs champs. La main-d’œuvre qu’ils emploient attend elle aussi d’être payée.
Un membre de la coopérative a posé la question directement à l’assemblée : accepteriez-vous d’être payés à 1.200 francs pour la production antérieure à mars ? La réponse a été immédiate. « Non ! », a lancé l’un des participants en se levant. Un autre a renchéri en brandissant un reçu sur lequel figurait le tarif de 2.800 francs le kilo : « On n’est pas d’accord ! »
Dolford Diby, 55 ans, survit aujourd’hui grâce à ses autres activités : la culture de l’hévéa et l’élevage de porcs. Sa sentence est tranchée. « C’est une arnaque, ils nous ont trompés », dit-il. Il ajoute : « Ce pays repose sur l’agriculture, il faut qu’on nous respecte. »
Le mécontentement dépasse la seule région d’Aboisso. À Duékoué, dans l’ouest du pays, le planteur et syndicaliste Yao Yao formule la même exigence. « C’est l’État qui doit prendre les choses en main, ou bien les exportateurs », déclare-t-il à l’AFP.
Des promesses non tenues, des chiffres qui divergent
En janvier 2026, le Conseil Café Cacao (CCC), organe régulateur de la filière, s’était engagé à racheter les volumes invendus. Le bilan est maigre : dans la coopérative Socoopagos, seules 45 tonnes sur les 380 stockées ont été enlevées à ce jour.
Des producteurs regrettent aussi que la promesse de l’État – garantir le prix du cacao via un fonds de réserve du CCC en période difficile – n’ait pas été honorée. Cette défaillance nourrit la méfiance à l’égard des institutions de la filière.
Les déclarations officielles se contredisent. Mercredi, le vice-président de l’interprofession du cacao (OIA), Obed Blondé Doua, a indiqué à la presse qu’il restait « entre 57.000 et 60.000 tonnes » à enlever sur les 100.000 tonnes initialement recensées. Deux semaines plus tôt, le ministre Bruno Koné déclarait sur RFI que 64.000 tonnes avaient déjà été achetées. Le CCC, de son côté, n’a pas répondu aux sollicitations de l’AFP.
La crise du cacao ivoirien attend une réponse institutionnelle
Face à la montée des tensions, Obed Blondé Doua a exprimé un souhait public. « Faisons en sorte que les producteurs puissent gagner les 2.800 francs sur le stock résiduel », a-t-il déclaré, « pour que le climat social puisse être paisible. »
Cette déclaration reste sans traduction concrète. Dans les hangars d’Aboisso, les fèves continuent de s’abîmer dans l’humidité. Les coopératives font face seules à leurs engagements. Les planteurs, eux, attendent leur paiement. Et la filière qui structure l’économie ivoirienne reste suspendue à une décision institutionnelle.
Source : Agence France-Presse















