Le Nigeria en visite d’État à Londres. Le président nigérian Bola Tinubu arrive mardi au Royaume-Uni pour la première visite d’État formelle d’un chef d’État nigérian en trente-sept ans. Commerce, sécurité et mémoire coloniale structurent un programme diplomatique dense.
– Le Nigeria en visite d’État à Londres : trente-sept ans d’attente diplomatique
Bola Tinubu foule ce mardi le sol britannique dans un cadre inédit depuis près de quatre décennies. Sa présence à Londres revêt le statut de visite d’État, le niveau protocolaire le plus élevé dans les relations entre deux nations. La dernière visite de ce rang par un président nigérian remonte à 1989.
Tinubu lui-même s’était rendu plusieurs fois au Royaume-Uni depuis le début de son mandat en 2023. Aucun de ces déplacements n’avait atteint ce rang. En septembre 2024, le roi Charles III l’avait reçu dans le cadre d’une visite privée, sans le protocole que cette semaine implique.
Mardi soir, c’est un banquet d’État organisé par le souverain britannique qui l’accueille. Jeudi, le Premier ministre Keir Starmer le reçoit à son tour. Les deux dirigeants disposent d’un agenda structuré autour des priorités communes aux deux pays.
– Des dossiers économiques et sécuritaires au cœur du programme
Le commerce bilatéral entre les deux pays a atteint 8,1 milliards de livres sterling lors du dernier exercice, soit environ 11 milliards de dollars. Ce chiffre représente une progression de 11,4 % par rapport à l’année précédente. Il témoigne de la solidité des liens économiques entre Londres et Abuja.
La réhabilitation des ports d’Apapa et de Tin Can Island, situés près de Lagos, figure parmi les sujets phares de la visite. Ce projet est estimé à 700 millions de dollars. Des prêts destinés à son financement ont été en partie garantis par UK Export Finance, l’agence britannique de crédit à l’export. Ces travaux portuaires financés par le Royaume-Uni constituent l’un des symboles concrets de la coopération bilatérale.
La sécurité s’impose comme troisième axe central. Le général Christopher Musa, chef de la défense nigériane, réclame un renforcement de la coopération militaire avec Londres. Sa déclaration fait suite au massacre de plus de 160 personnes dans l’État de Kwara. Les autorités attribuent cette attaque à des jihadistes.
Le pays fait face depuis 2009 à une insurrection jihadiste persistante. Les États-Unis ont qualifié cette violence de « génocide » contre les chrétiens. Le gouvernement nigérian a toujours contesté cette qualification.
– Le Nigeria en visite d’État à Londres, un partenariat stratégique consolidé
Le Nigeria et le Royaume-Uni ont formalisé leur rapprochement en novembre 2024. Les deux pays ont signé un partenariat stratégique portant sur l’économie, la migration et la sécurité. Ce texte constitue le socle politique de la visite de cette semaine.
Londres abrite une importante diaspora nigériane. Les liens entre les deux pays couvrent le commerce, l’aide au développement et la défense. Cette profondeur de relation explique le rang accordé à ce déplacement.
Le roi Charles III s’est rendu quatre fois au Nigeria lorsqu’il était prince de Galles, avant le décès de la reine Elizabeth II en 2022. Ce lien personnel avec le pays renforce le caractère symbolique du banquet d’État de mardi. La semaine précédant la visite, Charles III avait aussi reçu des membres de la diaspora nigériane au Palais Saint James.
Samuel Orovwuje, analyste au Centre d’études sur le développement africain (ADSC) à Abuja, souligne que la gouvernance nigériane et la préparation de la présidentielle de 2027 figurent également à l’agenda. Abuja cherche à consolider ses appuis internationaux avant cette échéance majeure.
– Tensions politiques, judiciaires et religieuses en marge de la visite
Un tribunal nigérian a ordonné au gouvernement britannique de verser 420 millions de livres sterling aux familles de mineurs tués en 1949 par les autorités coloniales au Nigeria. Cette décision judiciaire pèse en filigrane sur les discussions officielles. Londres n’a pas encore répondu formellement.
La question des biens culturels africains s’invite aussi dans ce contexte. Les musées du monde entier commencent à restituer aux pays du continent des objets pillés ou acquis dans des conditions contestées. Le British Museum reste, lui, réticent à franchir ce pas.
Aucune rencontre entre Tinubu et des représentants de l’opposition britannique n’est inscrite au programme officiel. Kemi Badenoch, dirigeante du Parti conservateur et d’origine nigériane, a critiqué à plusieurs reprises son pays d’origine, dénonçant la corruption et l’insécurité. Son absence du programme diplomatique traduit cette fracture.
– Réactions et citations
Le général Christopher Musa a clairement affiché l’urgence sécuritaire de son gouvernement. Renforcer la coopération militaire avec le Royaume-Uni représente, selon lui, une priorité directe liée au massacre de Kwara. Cet appel intervient dans un contexte d’insurrection jihadiste que les États-Unis ont qualifié de « génocide » contre les chrétiens, une qualification qu’Abuja conteste.
Samuel Orovwuje, analyste à l’ADSC, situe cette visite dans une perspective politique plus large. Les dossiers abordés vont, selon lui, bien au-delà du bilatéral strict. La gouvernance et les enjeux électoraux de 2027 s’ajoutent aux sujets économiques et sécuritaires habituels.
La première dame nigériane Oluremi Tinubu, pasteur pentecôtiste, doit prêcher au Palais de Lambeth et rencontrer des représentants de l’Église d’Angleterre. Cette étape intervient sur fond de crise interne à la Communion anglicane : la nomination de Sarah Mullally au poste d’archevêque de Canterbury suscite l’opposition de conservateurs anglicans. Un groupe principalement africain, réuni à Abuja début mars sous l’égide de la Conférence pour le futur anglican mondial (Gafcon), a élu Laurent Mbanda, archevêque du Rwanda, à sa présidence.
– Conséquences et suite attendue
Cette Nigeria visite d’État Londres ouvre une nouvelle séquence diplomatique entre Abuja et Londres. Les discussions sur les ports, le commerce et la sécurité devraient aboutir à des annonces conjointes. Le détail des engagements sur le projet portuaire de 700 millions de dollars reste à préciser à l’issue des rencontres.
La décision de justice nigériane exigeant 420 millions de livres pour les familles des victimes de 1949 constitue un dossier sensible. Son traitement diplomatique, pendant ou après la visite, sera suivi de près. Londres devra y apporter une réponse.
La présidentielle nigériane de 2027 plane sur l’ensemble des échanges. Abuja cherche à afficher des succès diplomatiques sur la scène internationale avant cette échéance. Cette visite d’État à Londres en constitue un signal fort. Kemi Badenoch reste, elle, hors du circuit officiel, confirmant les fractures politiques qui entourent la réception de Tinubu.
Source : Agence France-Presse
















