Guerre technologique en Ukraine : c’est la vision portée par Mykhaïlo Fedorov, nommé en janvier 2026 à la tête du ministère de la Défense. À 35 ans, ce spécialiste du numérique devient le plus jeune ministre de la Défense de l’histoire ukrainienne. Sa mission : insuffler une dynamique nouvelle dans une armée épuisée par quatre ans d’invasion russe.
– Le plus jeune ministre de la Défense de l’histoire ukrainienne
Mykhaïlo Fedorov a 35 ans. Il porte les cheveux courts, poivre et sel. Son profil détendu et atypique tranche d’emblée avec ceux de ses prédécesseurs au ministère de la Défense.
Nommé en janvier 2026, il s’impose comme le plus jeune titulaire du poste dans toute l’histoire de l’Ukraine. Il arrive dans un contexte de crise multiple. Quatre ans après le déclenchement de l’invasion russe, l’armée ukrainienne résiste, mais les signaux d’alerte s’accumulent.
Les reculs sur le front se poursuivent. Le déficit en systèmes de défense antiaérienne reste criant. Les difficultés de recrutement freinent la montée en puissance des unités. Une bureaucratie pesante paralyse les prises de décision. La lassitude, enfin, gagne une société épuisée par un conflit sans horizon visible.
C’est dans ce contexte que Fedorov entre en fonction. Ses mots de prédilection ? « Rapidité », « efficacité », « données ». Lors d’une récente rencontre avec des journalistes, il a arpenté la scène micro et télécommande en main, dans un style évoquant les conférences TED. L’intervention était ponctuée de plaisanteries. L’enjeu, lui, reste vital.
– Transformer la guerre en plateforme de données
« Nous allons transformer la guerre en une plateforme de données », a déclaré Fedorov devant les journalistes. La formule concentre sa philosophie de gouvernance. « Nous allons rassembler toutes les données et voir ce qui fonctionne. Tout ce qui fonctionne bien sera conservé », a-t-il précisé.
Cette ambition s’appuie sur des initiatives concrètes déjà lancées depuis sa prise de fonctions. La première consiste à réaliser un audit systématique des pertes sur le champ de bataille. L’objectif est de classer les commandants selon leurs résultats opérationnels, afin de lutter contre l’explosion des désertions et l’impopularité croissante de la mobilisation.
Ce type de mécanisme n’est pas nouveau chez lui. Lors de son passage au ministère de la Transformation Numérique, il avait déjà expérimenté un système de points attribués par soldat russe tué ou équipement ennemi détruit, pour récompenser les unités les plus efficaces. Ce projet avait alimenté des controverses.
– Un parcours forgé dans le numérique et l’invasion
Fedorov a débuté sa carrière dans le marketing numérique. Ses premières responsabilités gouvernementales ne concernaient pas la défense. Il était chargé de réformer les services publics en ligne pour les citoyens ukrainiens.
L’invasion russe a tout reconfiguré. Sa ville natale, dans la région méridionale de Zaporijjia, a été occupée par les forces russes. Ce choc personnel a ancré sa conviction que la technologie constitue une réponse asymétrique indispensable face à un adversaire plus puissant.
« Quand quelqu’un attaque votre pays, vous faites tout ce qui est en votre pouvoir de manière asymétrique », résume Anton Melnyk, son conseiller de l’époque.
À la tête du ministère de la Transformation Numérique, Fedorov avait mis ces convictions en pratique. Son équipe avait mobilisé les réseaux sociaux pour interpeller directement les entreprises occidentales encore actives en Russie et les inciter à rompre leurs liens avec Moscou.
C’est lui également qui avait contacté personnellement le milliardaire Elon Musk pour obtenir un accès au réseau satellitaire Starlink destiné aux troupes ukrainiennes. Cette connexion est aujourd’hui considérée comme un élément crucial de l’organisation militaire du pays. Il a par ailleurs été l’un des premiers défenseurs de l’utilisation massive des drones sur le front, bien avant que cette technologie ne s’impose comme incontournable.
– Guerre technologique en Ukraine : des alliés convaincus, des généraux à persuader
La guerre technologique en Ukraine portée par Fedorov trouve des relais au sein de la communauté internationale. Un diplomate de l’OTAN, interrogé par l’AFP, l’a qualifié de « compétent, réaliste, très bien informé et tourné vers l’avenir ».
Serguiï Sternenko, militant reconnu pour ses campagnes de collecte de fonds en faveur de l’armée, est devenu l’un de ses conseillers. En 2023, il avait publié une vidéo à l’intention de ses deux millions d’abonnés pour alerter sur le retard pris par Kiev face à la Russie dans le domaine des drones. Fedorov l’avait rappelé dans les heures suivantes.
« Mykhaïlo a vraiment été le premier à m’appeler, littéralement une heure ou deux après », témoigne Sternenko auprès de l’AFP. « Il était le moteur de l’innovation, notamment de l’utilisation des drones dans l’armée ukrainienne, même lorsque les commandants des forces armées ukrainiennes eux-mêmes n’en voulaient pas vraiment », ajoute-t-il.
Convaincre les hauts gradés reste pourtant l’un des obstacles centraux. L’institution militaire ukrainienne est marquée par une culture héritée de l’ère soviétique, peu perméable aux réformes rapides. Fedorov n’a jamais servi sous les drapeaux. Ce fait pèse dans ses relations avec l’appareil militaire.
« Beaucoup dépend du commandement militaire », reconnaît Sternenko. Il assure cependant que « Mykhaïlo a une vision sur la manière de déjouer le système ».
– Guerre technologique en Ukraine : des ambitions à l’épreuve du front
Les voix critiques ne manquent pas. Solomia Bobrovska, députée et membre de la commission parlementaire de défense, juge les projets de Fedorov « très ambitieux et très prometteurs ». Elle formule aussitôt une réserve nette.
« La présentation est une chose, la réalité en sera une autre », souligne-t-elle auprès de l’AFP.
Sur le front Est, le sergent Serguiï, 52 ans, partage cette prudence. Il n’a pas encore senti de changement concret sur le terrain. À l’exception des connexions Starlink, les grands projets du nouveau ministre « restent pour l’instant purement théoriques », observe-t-il.
Ce décalage entre ambition réformatrice et urgence opérationnelle constitue le test central du mandat de Fedorov. Moderniser une armée engagée dans un conflit actif, réformer une bureaucratie lourde, convaincre des commandants sceptiques et répondre aux attentes des soldats sur le terrain — chacun de ces chantiers exige une exécution rapide et précise.
Le ministre dispose de la méthode, des soutiens et de la conviction. Sa validation sur le front, elle, reste entièrement à venir.
Source : Agence France-Presse
















