Une présidence sans famille au quotidien. Depuis l’invasion russe de février 2022, Volodymyr Zelensky évolue dans une existence suspendue, rythmée par les alertes aériennes, les réunions de crise et les déplacements sous escorte. Dans un entretien exclusif accordé à l’AFP, le président ukrainien décrit ce que la guerre lui a arraché : la possibilité d’une simple journée en famille, désormais hors de portée.
Il le dit sans détour. « Ce genre de journée en famille, avec les enfants, où on irait quelque part ensemble, ça n’existe pas », confie-t-il. Il ne voit plus quotidiennement son épouse, Olena Zelenska, ni leurs deux enfants, Kyrylo, 13 ans, et Oleksandra, 21 ans. Les rencontres se font brèves, furtives, dépendantes des conditions de sécurité. « Mais personne ne se plaint », ajoute-t-il. Car l’Ukraine entière vit cette séparation. Des millions de familles sont éclatées entre le front, l’exil et les abris.
Zelensky enchaîne les déplacements, parfois jusqu’aux zones proches des combats. La menace d’un assassinat reste constante. Kiev affirme que Moscou a tenté de l’éliminer dix fois. Vladimir Poutine avait d’ailleurs appelé, dès les premiers jours de l’invasion, à le renverser par un coup d’État militaire. Le président ukrainien vit donc sous protection permanente, dans un environnement où chaque geste est calculé.
Vendredi, il n’a vu son épouse que quelques minutes, lors d’une cérémonie de dépôt de fleurs. « Nous n’avons pas pu avoir le petit déjeuner ensemble, mais nous nous sommes vus », dit-il, esquissant un sourire qui ne masque pas la réalité : même les moments symboliques sont volés par la guerre.
Un quotidien fragmenté
Zelensky parle aussi de ses enfants. Sa fille, qu’il décrit comme « très mature », lui offre des conversations qui le surprennent. En discutant avec elle, dit-il, « je comprends à quel point il y a des choses que je ne sais pas ». Son fils lui manque davantage. « Il y a des choses très importantes pour un garçon qu’il doit aborder avec son père, entre hommes », explique-t-il. Il se souvient de sa propre enfance, passée surtout avec sa mère et ses grands-mères, son père travaillant sans relâche. Le cycle se répète, malgré lui.
Sa vie quotidienne s’est réduite à un périmètre contrôlé. Ne plus sortir faire des courses fait désormais partie de son quotidien. Aucun restaurant ukrainien n’a été fréquenté depuis le début de la guerre. Les films se regardent désormais dans sa résidence — parmi les derniers, Nuremberg et Une bataille après l’autre.
La lecture occupe aussi une place importante, surtout les ouvrages consacrés à la guerre froide. Son dernier ouvrage portait sur la crise des missiles de Cuba. « C’est un livre lourd, très lourd. Tu comprends comment un pays peut rapidement devenir une simple monnaie d’échange », résume-t-il.
Il tente de maintenir une routine physique. « Même un entraînement rapide de 25 à 30 minutes, c’est déjà bien », dit-il. Parfois, il ajoute de la musculation. Pas toujours. Mais il veille à ne pas prendre de poids. Une discipline minimale, presque symbolique : tenir physiquement pour tenir politiquement.
La vie sous bunker et la résistance symbolique
Pendant les deux premières années de la guerre, Zelensky dormait dans un bunker situé au cœur du quartier présidentiel. Un espace sans fenêtre, sans horizon, protégé par des couches de béton et de métal. Aujourd’hui encore, sa vie reste entourée de secrets. Les trajets sont confidentiels. Les horaires changent au dernier moment. Les réunions se déplacent d’un bâtiment à l’autre.
Pourtant, il admet ne pas toujours descendre dans l’abri lors des alertes aériennes. Ses gardes du corps le réprimandent. Il en sourit. « L’essentiel, c’est que les Russes ne puissent pas nous forcer à vivre dans un bunker », affirme-t-il. Une phrase qui sonne comme un manifeste. Une manière de dire que la résistance passe aussi par la posture, par le refus de se terrer.
Cette attitude résume sa stratégie : montrer que l’Ukraine reste debout, même sous les bombes. Montrer que le président ne se cache pas. Montrer que la vie continue, même déformée, même amputée. La guerre a transformé Zelensky, mais elle n’a pas effacé son instinct de scène : il sait que chaque apparition, chaque geste, chaque mot compte.
Il sait aussi que son absence de vie familiale n’est pas unique. Elle est partagée par des milliers de soldats, par des mères réfugiées à l’étranger, par des enfants qui grandissent loin de leurs parents. En racontant son propre quotidien, il raconte celui de tout un pays.
Dans cet entretien, Zelensky laisse entrevoir ce que la guerre fait aux dirigeants : elle les isole, les use, les transforme. Mais elle révèle aussi ce qu’ils veulent incarner. Pour lui, tenir debout, c’est tenir pour tout un peuple. Et refuser le bunker, c’est refuser la défaite.
Source: Agence France-Presse
















