Les prix mondiaux des céréales deviennent le miroir des tensions géopolitiques. Le conflit russo‑ukrainien fragilise les cours, tandis que les moissons australiennes et argentines annoncent une vague d’abondance. Dans ce contraste, le marché américain s’immobilise à l’orée de Thanksgiving : suspendu entre l’incertitude diplomatique et la promesse des récoltes, il révèle la fragilité d’un équilibre où chaque grain incarne une bataille silencieuse pour l’influence.
Cette conjoncture illustre la tension d’un système global où la guerre et la terre nourricière s’entrelacent, transformant chaque négociation et chaque récolte en symboles de dépendance et de vulnérabilité.
À la Bourse de Chicago, les prix des denrées agricoles ont baissé sur les sept derniers jours. Le blé a terminé mardi à 5,26 dollars le boisseau (soit 27 kg), le maïs à 4,23 dollars et le soja à 11,24 dollars.
La tendance est la même sur le marché européen, avec un retour de la céréale du pain sous la barre symbolique de 190 euros la tonne, talonnée par le maïs sur l’échéance de mars.
Les observateurs du marché agricole relèvent un impact des tractations internationales en cours sur le plan proposé par le président américain Donald Trump pour mettre fin au conflit entre la Russie et l’Ukraine.
En dépit d’énormes incertitudes, la « possibilité » d’un accord russo-ukrainien, qui a fait reculer les prix du pétrole, « pèse aussi sur les marchés agricoles », a relevé Arthur Portier, analyste chez Argus Media France.
– Incertitude sur la Chine –
Mais l’élément majeur pesant sur les prix est la déferlante annoncée des belles récoltes de l’hémisphère Sud, avec des moissons attendues autour de 36 millions de tonnes en Australie et de 24 millions de tonnes en Argentine.
Arthur Portier souligne : le blé australien affronte le grain russe. En parallèle, le blé argentin défie le blé français. Marchés ciblés : le Maroc et d’autres acheteurs stratégiques.
Le dernier bilan de l’International Grain Council (ICG) a relevé ses prévisions de production mondiale de blé. +3 millions de tonnes. Total attendu pour 2025‑26 : 830 Mt. Cette hausse accentue la concurrence entre origines, au bénéfice des pays importateurs.
L’IGC, organisation intergouvernementale qui vise à contribuer à la stabilité du marché des céréales, a également légèrement relevé (de 1 MT) ses prévisions de récolte mondiale de maïs, à 1,298 milliard de tonnes.
Sur le marché américain, les mouvements restent mesurés à la veille de Thanksgiving. Et « les investisseurs ont les yeux rivés sur la Chine, dans l’espoir d’obtenir plus de détails » concernant l’accord entre Washington et Pékin sur le soja, a indiqué Arlan Suderman, de la plateforme de courtage StoneX Financial.
– Marché mondial en suspens –
Fin octobre, la Maison‑Blanche a annoncé que Pékin achèterait 12 millions de tonnes de soja américain. L’opération doit se dérouler sur les deux derniers mois de 2025. Cette décision marque une étape clé. Elle relance les échanges agricoles entre Washington et Pékin. Et elle intervient dans un contexte de tensions commerciales persistantes.
Selon Dewey Strickler, analyste chez Ag Watch Market Advisors, la baisse des cours du soja s’explique par le retard de la Chine. Elle n’aurait acheté que 1,5 à 1,7 million de tonnes de soja américain, loin des engagements de l’accord.
La Chine temporise. Elle pourrait attendre la décision de la Cour suprême sur la politique commerciale de Trump. Transition : un verdict qui pèserait lourd sur ses choix d’importation.
La Chine pourrait changer de cap. Si la Cour invalide les droits de douane, Pékin se tournera vers l’Amérique du Sud. Pourquoi ? Parce que les prix y sont plus bas. Résultat : un marché bouleversé, une dépendance redessinée et une pression accrue sur les producteurs américains.
Dans les plaines américaines, les farmers s’inquiètent pour leur blé. À l’est du Mississippi, notamment en Indiana, la pluie manque.
– Craintes pour les engrais –
L’Europe a entamé les semis de céréales d’hiver. Les conditions météo sont globalement favorables.
Le cabinet Inter‑Courtage note que la sécheresse ralentit les semis dans le centre de l’Italie, l’est de la Hongrie et l’ouest de la Roumanie. Dans le sud de la Roumanie et le nord de la Bulgarie, des pluies excessives provoquent aussi d’importants retards.
Les céréaliers européens, surtout français, redoutent une nouvelle hausse des prix des engrais. Selon l’AGPB, ils ont déjà augmenté d’environ 20 % en un an.
Les agriculteurs craignent l’impact de la taxe carbone aux frontières de l’Union européenne. Prévue pour 2026, elle s’appliquera à l’acier, à l’électricité, au ciment et aux engrais. Ils redoutent une hausse des prix des fertilisants.
Cette mesure s’ajoute à la taxation progressive des engrais azotés russes, entrée en vigueur en juillet. Le tarif passera de 45 euros la tonne en 2025‑26 à 95 euros en 2027‑28.
Source: Agence France-Presse
















