Justice à deux vitesses : c’est le message que deux affaires criminelles camerounaises envoient ensemble. Un homme ordinaire condamné à mort par fusillade en dix mois pour le meurtre d’un enfant. Des agents des services secrets et un homme d’affaires influent, accusés d’avoir torturé et assassiné un journaliste, dont le procès piétine depuis trois ans. Deux types de violence. Deux rythmes judiciaires. Deux traitements radicalement différents. Une seule question : à qui la justice camerounaise s’adresse-t-elle vraiment ?
Un verdict express qui frappe fort
Le 18 mars 2026, le tribunal de grande instance de Yaoundé a condamné à mort Dagobert Nwafo. Il avait assassiné Mathys Ouandji, 5 ans, en mai 2025, armé d’un poignard, au domicile de l’enfant. Le mobile : un différend avec le père. Dix mois séparent le crime du verdict.
La peine prononcée est la mort par fusillade. Le tribunal a également condamné Nwafo à verser 500 millions de FCFA aux parents de la victime et 25 millions de FCFA à l’État.
L’affaire avait profondément choqué le Cameroun. Le gouvernement avait publiquement condamné le crime. L’opinion s’était massivement mobilisée sous le nom d’affaire Bébé Mathys. La justice a répondu vite, durement, spectaculairement.
La fusillade : une mort que l’État met en scène
Le mot fusillade ne désigne pas seulement une méthode d’exécution. Il déborde largement le cadre technique.
Dans l’imaginaire collectif africain et postcolonial, la fusillade évoque des images précises : des hommes adossés à un mur, un peloton, un commandement. Elle renvoie aux exécutions sommaires, aux régimes militaires, aux morts publiques et ostensibles. C’est une mort de pouvoir, assumée, revendiquée, mise en scène.
Un tribunal qui condamne par fusillade ne condamne pas discrètement. Il choisit une modalité qui dit : nous avons le pouvoir absolu sur ce corps. C’est un signal adressé à l’opinion autant qu’une sentence pénale.
Ce signal intervient dans un pays qui n’a procédé à aucune exécution depuis plusieurs décennies. Prononcer la fusillade sans jamais l’appliquer, c’est brandir une arme symbolique. C’est utiliser le mot pour produire un effet, pas pour décrire une réalité pénale assumée.
La question n’est pas de minimiser le crime de Dagobert Nwafo. Son crime est établi, odieux, indiscutable. Mais la peine dit autre chose qu’une décision pénale proportionnée. Elle démontre une force. Elle satisfait une demande sociale d’exemplarité. Rien de plus.
La peine de mort était-elle nécessaire ?
La question est légitime. Elle ne remet pas en cause la culpabilité de Dagobert Nwafo. Elle interroge la proportionnalité de la réponse pénale.
Le droit pénal moderne repose sur trois fonctions : punir, protéger la société, laisser ouverte la possibilité de la réhabilitation. La peine de mort satisfait la première. Elle accomplit la deuxième. Elle anéantit définitivement la troisième.
Une réclusion criminelle à perpétuité réelle aurait neutralisé Dagobert Nwafo tout autant. Elle aurait privé de liberté pour le reste de sa vie. Elle aurait protégé la société avec la même efficacité. Et elle aurait conservé une caractéristique essentielle que la peine de mort n’a pas : la réversibilité.
La peine de mort est la seule sanction pénale qu’une erreur judiciaire rend irréparable. Si un élément nouveau surgissait, si la procédure révélait une faille, aucun recours ne ramènerait un homme exécuté. Cette irréversibilité n’est pas un détail technique. Elle est au cœur du débat sur la légitimité de cette peine.
Aucune peine, aussi sévère soit-elle, ne ressuscite Mathys Ouandji. Les 500 millions de FCFA accordés à ses parents reconnaissent civilement le préjudice. La mort du condamné ne répare rien de plus. Elle répond à une exigence symbolique. Cette exigence mérite d’être nommée pour ce qu’elle est.
Justice à deux vitesses : deux morts, deux États
C’est ici que le contraste devient insupportable à ignorer.
L’État camerounais a produit deux types de mort violente en moins de trois ans. La première, officielle, solennelle, prononcée par un tribunal, annoncée par le mot fusillade. La seconde, clandestine, perpétrée par ses propres agents, jamais revendiquée, toujours sans verdict.
Martinez Zogo a lui aussi été exécuté. Pas par fusillade. Par torture. Les auditions des membres du commando, obtenues par Reporters sans frontières, décrivent une trentaine de minutes de sévices : coups, fouet avec un fil électrique, gourdin, cutter, taser, bâton introduit dans l’anus. Le corps a été retrouvé mutilé le 22 janvier 2023 dans un bosquet près de Yaoundé.
La fusillade est la mort que l’État assume. La torture est la mort que l’État nie. L’État prononce l’une à voix haute dans un prétoire. Les réseaux d’influence enfouissent l’autre dans des dossiers d’instruction et la ralentissent par des incidents de procédure répétés.
Ce contraste est factuel. Il est documenté. Et il est, à lui seul, un verdict sur l’état de droit au Cameroun.
Martinez Zogo : trois ans, un corps à la morgue, un procès qui piétine
Martinez Zogo, animateur radio très populaire à Yaoundé, a été enlevé le 17 janvier 2023. Torturé, il a été retrouvé mort cinq jours plus tard. Son corps est toujours à la morgue. Sa famille n’a pas pu l’enterrer.
Le procès de ses assassins présumés s’est officiellement ouvert le 25 mars 2024 au tribunal militaire de Yaoundé. Les débats sur le fond n’ont débuté que le 1er septembre 2025. Depuis, les audiences avancent par à-coups, suspendues par des incidents répétés.
Dix-sept accusés sont en détention. Parmi eux figurent l’ancien directeur général de la DGRE Léopold Maxime Eko Eko, le lieutenant-colonel Justin Danwe ancien directeur des opérations du même service, l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga propriétaire du groupe de presse L’Anecdote soupçonné d’avoir commandité l’assassinat, et le maire de Bibey Stéphane Martin Savom.
Justice à deux vitesses : quand les puissants grippent la machine
Les faits documentés autour du procès Zogo sont accablants.
Le 1er décembre 2023, une ordonnance de mise en liberté provisoire a été rendue en faveur d’Amougou Belinga et d’Eko Eko. Le tribunal militaire l’a immédiatement désavouée pour erreur de procédure. Le magistrat responsable a été écarté du dossier dans la foulée.
Des demandes de récusation visant des magistrats de la Cour d’appel ont ensuite bloqué la procédure. Le dossier est resté à l’arrêt pendant plusieurs semaines.
Le 3 mars 2026, la famille de Martinez Zogo a adressé deux lettres, l’une au président Paul Biya, l’autre au Nonce apostolique. Ces courriers signalent des tentatives d’ingérence pour obtenir la libération d’Amougou Belinga. La famille dénonce ces manœuvres et demande aux institutions de tenir ferme.
Sept avocats — dont deux du Barreau de Bruxelles et un avocat à la Cour pénale internationale — ont publié un communiqué le 18 février 2026. Vingt-cinq témoins entendus confirment que l’opération qui a conduit à l’assassinat de Martinez Zogo était illégale, conduite sans ordre hiérarchique du directeur général de la DGRE, financée par des personnes extérieures à l’institution.
Ces éléments sont établis. Ils ne suffisent pourtant pas à accélérer la procédure.
Ce que les deux affaires disent ensemble
La phrase est déjà à la voix active. Voulez-vous une reformulation différente, plus courte ou plus directe ?
En dix mois, la justice juge un homme sans réseau, sans connexion au pouvoir, le condamne à mort par fusillade et lui impose une réparation civile massive. Des hommes puissants, directement liés aux appareils d’État et aux cercles d’influence, voient leur procès se diluer dans une succession d’incidents, de pressions et de tentatives d’obstruction depuis trois ans.
La sévérité du verdict Bébé Mathys ne compense pas l’enlisement du dossier Zogo. Elle ne l’efface pas. Elle l’accentue par contraste.
La justice à deux vitesses ne se démontre pas seulement par ce qu’elle fait. Elle se révèle aussi par ce qu’elle laisse traîner, par ce qu’elle tolère quand les suspects ont des alliés dans les palais. La fusillade prononcée contre un homme ordinaire résonne d’autant plus fort que la torture infligée par des agents d’État reste, elle, sans verdict.
Conséquences pour la liberté de la presse et l’état de droit
L’affaire Martinez Zogo est devenue un test grandeur nature pour l’indépendance de la justice militaire camerounaise. Reporters sans frontières continue de suivre ce dossier. Des avocats de plusieurs pays y sont impliqués.
Si le procès Zogo se conclut par une clémence discrète ou un enlisement définitif, le message adressé aux journalistes camerounais sera limpide. Enquêter sur ceux qui détiennent le pouvoir comporte des risques que la justice elle-même ne couvre pas.
Ce message, aucune fusillade prononcée contre un homme ordinaire ne peut l’annuler. La sévérité envers les faibles ne compense pas l’indulgence envers les forts. Elle la révèle. Et le mot fusillade, dans ce contexte, dit moins la justice qu’il ne dit le pouvoir.
















