Premier maire de couleur à Sarcelles, Bassi Konaté entame ce dimanche son premier mandat à la tête de cette commune du Val-d’Oise. À 38 ans, cet élu sans étiquette hérite d’une ville de plus de 58 000 habitants, réputée pour sa diversité culturelle et religieuse hors normes. Sa victoire face aux socialistes représente une rupture symbolique forte pour cette banlieue parisienne cosmopolite.
Une victoire chargée de sens à Sarcelles
Le 22 mars, acclamé par son seul prénom, Bassi Konaté montait à la tribune en costume-cravate, visiblement ému. Il soulignait d’emblée la portée historique du moment : Sarcelles venait d’élire son premier maire de couleur.
Il dressait lui-même le parallèle avec le scrutin précédent. En 2020, la ville avait choisi « un maire français, de confession juive » — référence directe au sortant Patrick Haddad, du Parti socialiste. Cette fois, les habitants confiaient la mairie à un élu issu de l’immigration africaine. Deux décisions distinctes, portées par le même corps électoral pluriel.
Konaté mesure la résonance nationale de cette élection. Comme d’autres maires récemment portés à la tête de grandes communes de banlieue et issus de l’immigration, il sait qu’il sera observé au-delà des frontières du Val-d’Oise.
Sarcelles, ville cosmopolite : un terrain familier
Sarcelles n’est pas une commune ordinaire. Avec ses 58 000 habitants et ses dizaines de nationalités cohabitant depuis des décennies, elle incarne un modèle singulier de cohabitation urbaine. La question du vivre-ensemble y est une réalité concrète, vécue dans les cours d’immeubles, les centres sociaux et les marchés.
Pour Bassi Konaté, ce cadre n’a rien d’abstrait. Né de parents maliens, il a grandi dans la ville et se définit comme un « Sarcellois pur ». Il avoue ne pas bien connaître le Mali natal de ses parents. Sa référence est Sarcelles, ses rues, ses quartiers.
Son profil rappelle celui de Bally Bagayoko, nouveau maire de Saint-Denis en Seine-Saint-Denis. Tous deux ont mis en avant leurs souvenirs d’enfance en HLM et leur enracinement dans les quartiers populaires lors de leur campagne.
Facteur, éducateur, directeur : un parcours de terrain
À 17 ans, Bassi Konaté siégeait déjà au conseil municipal des jeunes de Sarcelles. Cette présence précoce en politique locale annonçait une ambition patiente. Vingt et un ans plus tard, il en prend la direction.
Licencié en intervention sociale, il a d’abord travaillé comme facteur, puis comme éducateur sportif. Il a ensuite dirigé le centre social local — le même établissement dont des retraitées sortent aujourd’hui en lui attribuant des qualificatifs unanimes : « à l’aise avec tout le monde », « travailleur », « respectueux », « rassembleur ».
Son parcours personnel prolonge ce portrait. Fils d’un père ouvrier, élevé avec treize frères et sœurs, il décrivait dans une interview accordée à la chaîne YouTube Oui Hustle les voisins de son immeuble d’enfance : « En dessous de chez moi, il y avait un ami de confession juive, un Srilankais à droite, un Sénégalais à gauche. » La diversité n’était pas une idée. C’était son quotidien.
Premier maire de couleur et tensions communautaires
Soutenu par La France insoumise et les Écologistes, Bassi Konaté doit maintenant gérer des attentes parfois contraires au sein d’une ville où les communautés sont nombreuses et les sensibilités vives.
Le président de la communauté juive de Sarcelles, Moïse Kahloun, 58 ans, parle à l’AFP avec une prudence calculée. « À priori il ne nous inquiète pas du tout », dit-il, décrivant Konaté comme « un garçon à l’écoute, gentil, intelligent ».
Il formule pourtant une attente précise. La communauté juive de Sarcelles est importante, rappelle-t-il. Konaté « est assez intelligent pour comprendre qu’il ne peut pas l’esquiver. »
Kahloun attend du nouveau maire qu’il lève « quelques ambiguïtés ». Konaté a reçu pendant sa campagne le soutien de « personnes un petit peu tendancieuses par rapport à la communauté » juive. Ce soutien-là pose question. La formulation vise implicitement Jean-Luc Mélenchon, dirigeant de La France insoumise.
Konaté répond sans nommer qui que ce soit : « M. Mélenchon je ne le connais pas, je n’appartiens à aucun parti. » Konaté choisit un autre terrain. Sa mère a longtemps pris soin d’une personne âgée dans le quartier de la Petite Jérusalem. La famille était juive, « très sympa », dit-il. Ce souvenir-là, il le garde.
Il rejette le « clientélisme communautaire » et pose sa ligne directrice : « Je respecte les cultes, les cultures, mais les valeurs de la République passeront avant. »
La jeunesse de Sarcelles se reconnaît en lui
La candidature de Bassi Konaté a provoqué un élan inédit chez les jeunes électeurs de la ville. Plusieurs affirment qu’ils n’auraient pas glissé de bulletin dans l’urne sans lui.
Charles-André Tré, 18 ans, né à Sarcelles de parents ivoiriens, décrit le « Sarcelles tour » de campagne — des visites de quartiers filmées et diffusées en clips sur les réseaux sociaux. « On aurait dit qu’il était dans nos têtes, dans nos vies. C’a été un jeune comme moi ! », dit-il encore, face aux barres carrelées des Vignes blanches. Caissier après un bac logistique, il retient avant tout les promesses concrètes : trouver des débouchés dans le bassin de l’aéroport de Roissy et créer une brigade de lutte contre les rixes.
Monica Vannier, 18 ans, du quartier des Flanades, dit les choses crûment devant ses amies. « Je l’ai voté parce qu’il est noir et qu’on se reconnaît en lui, c’est rare », lance-t-elle. Elle traduit une attente collective plus large : « La jeunesse de Sarcelles, on est presque tous des Noirs et des Arabes, faut pas se mentir, on veut des élus qui nous ressemblent et comprennent ce qu’on vit. »
Premier maire de couleur, et maire de tous
Homme de confession musulmane, Konaté insiste sur un point : il ne s’est rendu « dans aucun lieu de culte » pendant toute sa campagne. Il entend gouverner sans priorité communautaire.
« Malgré tout ce qui se passe dans le monde, le fait qu’on essaie d’opposer les uns aux autres, Sarcelles a démontré qu’en fait, peu importe la couleur, la religion, les habitants choisissent une personne, on est Français avant tout », a-t-il déclaré à l’AFP.
Sa promesse finale synthétise l’ambition de son mandat : « Rassurez-vous, je serai le maire de tous, dans cette ville cosmopolite. » En prenant les rênes de Sarcelles, Bassi Konaté entend incarner une représentation politique renouvelée — sans renier la diversité qui l’a construit, sans mettre en retrait les valeurs qui fondent la République.
Source : Agence France-Presse















