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Abattu dans le maquis, empoisonné en Suisse: les assassinats de deux leaders indépendantistes camerounais

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Ruben Um Nyobe fut abattu en 1958 par les troupes coloniales françaises au Cameroun, Felix Moumié fut empoisonné en 1960 dans un restaurant genevois. Le rapport d’historiens sur le rôle de la France au Cameroun entre 1945 et 1971 revient sur les assassinats de deux figures indépendantistes.

La mort à 45 ans de Ruben Um Nyobe, dirigeant charismatique de l’Union des populations du Cameroun (UPC), et l’exposition en public de sa dépouille abîmée sont un des jalons de la sanglante guerre de décolonisation au Cameroun, étudiée par le rapport d’une commission d’historiens des deux pays.

Apôtre de la non-violence, Um Nyobe, surnommé le « Mpodol » (celui qui porte la parole en langue bassa) avait prononcé un discours historique en 1952 devant l’ONU dans lequel il demandait « la fixation d’un délai pour l’octroi de l’indépendance au peuple camerounais ».

Mais il est entré dans la clandestinité en 1955 après l’interdiction de l’UPC, dans un contexte de répression accrue des autorités françaises de tutelle contre les indépendantistes qui adoptent la lutte armée.

« Ruben Um Nyobe reste bel et bien la cible principale des officiers français. Pour ces derniers, la destruction du mythe du Mpodol, et même son élimination physique, sont indispensables pour assurer la pacification sur le long terme », écrit le rapport, même si le sort à réserver au dirigeant ne fait pas consensus entre acteurs civils et militaires.

Le 13 septembre 1958, après plusieurs semaines de fouilles et d’interrogatoires dans la région de Libelingoi (Sud-Ouest), une opération de l’armée française –essentiellement composée de troupes coloniales– est déclenchée.

Déplacements massifs et milices: quand la France « pacifiait » le Cameroun à marche forcée

Selon le rapport de l’officier français en charge de l’opération, Um Nyobe et trois de ses compagnons ont été abattus alors qu’ils tentaient de s’enfuir. Tout en écrivant qu’il est « impossible de déterminer précisément les circonstances de sa mort », le rapport décrit « l’intense campagne d’action psychologique » qui se met immédiatement en branle.

Les corps du leader indépendantiste et de ses compagnons sont exposés le jour même à Boumnyebel, son village natal. « La foule était muette et interloquée. La légende d’invulnérabilité du Mpodol venait d’un seul coup de s’effondrer », selon le rapport des renseignements français à l’époque.

« Pour les autorités coloniales, exposer le corps d’un leader assassiné permet de le délégitimer politiquement et de le désacraliser auprès des populations civiles », souligne le rapport des historiens. Un tract comprenant une photographie de la dépouille est tiré à des milliers d’exemplaires et distribué dans les centres urbains du sud-Cameroun.

Le corps de Ruben Um Nyobe est ensuite exposé à l’hôpital public d’Eséka, puis coulé dans le béton et inhumé afin que ses partisans ne puissent le récupérer.

– Pastis au thallium –

Deux ans plus tard, c’est Felix-Roland Moumié, porte-voix de l’UPC à l’international, qui est assassiné. Le dirigeant meurt le 3 novembre 1960, empoisonné, après une agonie de plusieurs jours à l’hôpital de Genève, où il était venu pour trouver des financements, des armes, des contacts pour l’UPC.

Son assassin présumé, William Bechtel, est un espion français du Sdece, l’ancêtre de la DGSE, et a sans doute agi avec l’assentiment officieux des autorités françaises, par l’entremise de Jacques Foccart, l’architecte des réseaux et des basses oeuvres de la « Françafrique », selon le rapport.

Un rapport sur la colonisation française au Cameroun remis à Paul Biya

« Je sais briser la nuque d’un homme sans qu’il ait le temps de crier. Je sais tuer. Mais j’ai l’air inoffensif », peut-on lire dans un cahier personnel retrouvé au domicile de William Bechtel.

Ce dernier a approché M. Moumié en se présentant comme journaliste proche des réseaux anticoloniaux.

Les deux hommes, une femme et un autre homme, dînent le 15 octobre 1960 au Plat d’Argent, un restaurant chic de Genève. Le 16, Moumié souffre d’une « paralysie partielle des membres et une sensation de froid ». Transféré à l’hôpital, son état se dégrade. Il a le temps de dire qu’il pense avoir été empoisonné, ayant bu trois pastis dont l’un avait un « goût infect ». Les analyses d’urine révèleront un fort pourcentage de thallium (utilisé dans la mort aux rats).

Des traces de thallium seront retrouvées dans la poche de la veste de Bechtel. Celui-ci sera arrêté en 1974 en Belgique, et bénéficiera en 1980 d’un non-lieu de la justice suisse, faute de preuves, avant de mourir quelques années plus tard.

Pour le rapport, la mort de Moumié est un « assassinat politique impliquant la responsabilité du gouvernement français ».

Source: Agence France-Presse

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