Décision de la Cour suprême ou pas, le paysage commercial américain ne se stabilise pas. L’annulation d’une large partie des droits de douane imposés par Donald Trump aurait pu marquer un tournant. Elle aurait pu apaiser les tensions, rassurer les petites entreprises, offrir un moment de répit. Mais rien de tout cela ne se produit. Au lieu d’un souffle d’air, c’est une nouvelle vague d’incertitude qui traverse les PME américaines, déjà éprouvées par des années de surtaxes et de revirements politiques.
Vendredi matin, la plus haute juridiction du pays a jugé illégales les surtaxes d’au moins 10 % appliquées à l’ensemble des importations, estimant qu’elles violaient la séparation des pouvoirs. Une décision majeure, mais partielle : l’acier, l’aluminium et l’automobile restent exclus du champ du jugement.
Et immédiatement, le président américain a annoncé son intention de rétablir une surtaxe de 10 %.
Pour les petites entreprises, cette séquence n’a rien d’un apaisement. Elle ressemble plutôt à un nouveau chapitre d’une saga commerciale qui dure depuis près d’une décennie. Les entrepreneurs interrogés par l’AFP oscillent entre prudence, lassitude et espoir fragile. Certains saluent un retour au droit. D’autres redoutent un affaiblissement stratégique. Tous, en revanche, constatent la même chose : l’incertitude demeure.
Ben Knepler, patron d’une petite entreprise de chaises de camping en Pennsylvanie, résume ce sentiment. « Il ne fait aucun doute que cela ne marque pas la fin de l’environnement difficile avec lequel nous tentons de composer », confie-t-il à l’AFP. Depuis l’instauration des droits de douane, il a dû réduire ses opérations. La décision de la Cour ne change presque rien. « Le degré d’incertitude est bien trop élevé pour relancer notre production », ajoute-t-il.
Des chaînes d’approvisionnement en exil permanent
L’histoire de Ben Knepler raconte celle d’un pays qui tente de se réinventer sous pression. Lorsque la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine a éclaté, il a déplacé sa chaîne d’approvisionnement vers le Cambodge. Une stratégie coûteuse, mais nécessaire. Jusqu’à ce que Washington impose, l’an dernier, une surtaxe de 19 % sur les produits cambodgiens. Cette fois, il n’y avait plus d’échappatoire. Il a stoppé la production. Aujourd’hui, il vend ses derniers stocks. « Cela nous donne un peu d’espoir, car il y a au moins un minimum de contrôle », dit-il. Mais l’espoir reste fragile.
Dans l’Ohio, Josh Staph, patron d’une PME de jouets, avance avec la même prudence. Ses yoyos et frisbees fabriqués en Chine ont déjà subi les soubresauts des tensions sino-américaines. Il a dû suspendre ses importations au plus fort de la crise. La décision de la Cour suprême lui offre une respiration, mais pas une solution. « Le gouvernement est décidé à maintenir ces droits de douane, malgré leur impact sur les entreprises américaines de jouets et les consommateurs », rappelle-t-il. Il plaide pour une « approche ciblée », loin des surtaxes généralisées que Donald Trump veut rétablir.
Plus au sud, dans le Maryland, Boyd Stephenson, propriétaire d’un magasin de jouets, accueille la décision avec enthousiasme. Pour lui, les limites juridiques peuvent « permettre des choses magnifiques » pour l’industrie. Mais il reste lucide : « Le diable se cache toujours dans les détails.» Il sait que la disparition des droits de douane ne se traduira pas immédiatement par des prix plus bas ou des chaînes d’approvisionnement fluides. Il faudra du temps. De la patience. Et une stabilité politique qui fait défaut.
Une fracture profonde entre protection et survie
À l’opposé, certaines PME voient dans la décision un danger. Drew Greenblatt, industriel du métal à Baltimore, parle d’« un recul pour les États-Unis ». Les droits de douane sur son secteur ne sont pas concernés, mais il redoute un affaiblissement de la capacité du président à négocier. « Pensez-vous que, si nous nous retrouvons dans une relation conflictuelle avec une de ces entités commerciales, elles nous livreront des navires ? Ou qu’elles nous fourniront des matériaux critiques ? » interroge-t-il. Pour lui, la priorité reste claire : « Nous avons besoin d’une industrie manufacturière solide. »
Cette divergence de points de vue révèle une fracture profonde.
D’un côté, ceux qui voient dans les droits de douane un outil de protection, voire de souveraineté.
De l’autre, ceux qui les vivent comme une menace existentielle, un obstacle à leur survie.
La décision de la Cour suprême, loin de clore le débat, le ravive. Donald Trump a immédiatement annoncé son intention de rétablir une surtaxe de 10 %. Le bras de fer entre institutions et exécutif ne fait que commencer. Et les PME, elles, avancent dans un brouillard épais.
Elles savent que leur avenir dépend de décisions prises à des milliers de kilomètres de leurs ateliers. Elles savent aussi que chaque changement de politique commerciale peut bouleverser des années d’investissements. Ainsi, la décision de la Cour suprême n’est pas un point final. C’est une virgule. Une pause dans une histoire qui continue de s’écrire au rythme des tensions géopolitiques et des ambitions présidentielles.
Une certitude : l’incertitude
Pour les petites entreprises américaines, la seule certitude est l’incertitude. Elles naviguent dans un environnement où les règles changent plus vite que les stratégies qu’elles tentent de mettre en place. Elles déplacent leurs chaînes d’approvisionnement, révisent leurs prix, réduisent leurs opérations, suspendent leurs importations, puis recommencent. Chaque décision politique devient un risque. Chaque annonce présidentielle, une menace ou une promesse.
La décision de la Cour suprême aurait pu être un signal de stabilité. Elle devient, au contraire, un rappel : dans l’Amérique de 2026, le droit, la politique et l’économie avancent rarement dans la même direction. Et les PME, elles, doivent survivre dans l’espace étroit qui sépare ces trois forces.
Source: Agence France-Presse















