L’Europe peut-elle encore compter sur les Etats-Unis pour assurer sa sécurité ? La question, indécente il y a quelques années, se pose désormais de façon frontale, au lendemain de la conférence sur la sécurité à Munich.
Diplomates et analystes présents en Allemagne, notamment pour le discours disruptif du vice-président américain JD Vance, s’inquiètent de l’incapacité du continent à réagir alors que l’architecture de l’après-guerre chancelle.
« Les États-Unis ne souhaitent plus être le principal garant de la sécurité en Europe », résumait ainsi sur X le ministre lituanien des Affaires étrangères, Gabrielius Landsbergis. « L’administration américaine actuelle ne perçoit plus l’Union européenne comme auparavant ».
La fin de la deuxième guerre mondiale, puis la guerre froide, avaient clairement dessiné le paysage géopolitique planétaire. Washington et les Européens partageaient le respect inaliénable de la démocratie, des frontières et du droit international, avec les Nations unies comme garant.
Mais la nouvelle administration américaine rebat les cartes. A l’image du discours violemment à charge du vice-président Vance, accusant les Européens de malmener la démocratie et la liberté d’expression.
Trump et Poutine conviennent de négociations “immédiates” sur l’Ukraine
« Nous devons craindre que notre base de valeurs communes ne soit plus aussi commune », déclarait ainsi Christoph Heusgen, président de la conférence, avant d’éclater en sanglots.
Son entourage plaidait l’émotion légitime, avant de céder son rôle d’organisateur de cette grand-messe géopolitique annuelle.
« Les plus grands pays européens peinent à s’adapter (…). Rien n’illustre mieux l’ampleur de cette désorientation qu’un haut responsable politique allemand éclatant en larmes », pestait pourtant Andrew Michta, politologue américain de l’Atlantic Council.
– « Désorientation » –
JD Vance n’a pas abordé les questions sécuritaires, mais son intervention prenait une ampleur colossale avec en toile de fond l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Les forces de Kiev reculent depuis l’été 2024 et la perspective d’une cessation rapide des hostilités, orchestrée par Washington et Moscou dans un tête-à-tête exclusif, effraie l’Europe.
De fait, en ce début de semaine, les indéfectibles alliés d’hier ne déjeunaient pas à la même table.
Lundi, une dizaine de dirigeants de l’UE et de l’Otan se réunissaient à Paris pour définir une réponse commune à la nouvelle donne sécuritaire. Mardi, hauts responsables russes et américains se retrouveront en Arabie saoudite, pour discuter de la paix en Ukraine et préparer une rencontre Trump-Poutine.
Ukraine: fragile message d’unité des Européens qui espèrent encore en Trump
« Il reviendra à l’Europe de décider si elle soutient l’Ukraine » et valide, ou pas, l’accord américano-russe, avertit Gabrielius Landsbergis.
« Nous sommes dangereusement proches du pire des scénarios », assure de son côté Phillips O’Brien, professeur d’études stratégiques à l’Université de St Andrews, en Écosse.
Trump est prêt à « donner à Poutine une grande partie de ce que le dictateur russe désirait — sans rien demander en retour et avant que des négociations officielles ne commencent », constate-t-il. « En réaction, les Européens ont semblé stupéfaits, ce qui est tout aussi inquiétant ».
Car cette secousse stratégique, qui pose en elle-même la question de la viabilité de l’Otan dont les Etats-Unis demeurent le membre le plus puissant, connaîtra de multiples répliques.
Pour Timothy Garton Ash, professeur d’études stratégiques à l’université britannique d’Oxford, les Américains « ont envoyé un message clair à l’Europe : elle ne peut plus compter sur (leur) soutien sécuritaire ».
– « La tête dans le sable » –
Selon lui, les Européens « devront augmenter massivement leurs dépenses de défense » et pourraient « devoir chercher des alliances alternatives et des arrangements sécuritaires » avec de nouveaux partenaires.
Mais le défi est monstrueux sur un continent historiquement rétif à se doter d’une défense commune, et incapable d’intégrer rapidement les révolutions géopolitiques.
Les couloirs de la précédente conférence de Munich, en février 2024, résonnaient ainsi déjà des craintes de voir Donald Trump revenir à la Maison blanche. Depuis, rien n’a bougé.
Le rapprochement du milliardaire américain avec l’autocrate russe, pourtant, « était statistiquement assez probable et l’Europe aurait dû (s’y) préparer », estime Phillips O’Brien. « Les dirigeants européens semblent avoir volontairement enfoui leur tête dans le sable, vivant d’espoirs et de rêves que Trump serait ce qu’il n’était pas ».
L’Europe, y compris la Grande-Bretagne nonobstant sa sortie de l’UE, voit s’éloigner l’allié qui l’a sauvée de la barbarie nazie il y a 90 ans.
« Nous devons (…) nous calmer et prendre une profonde respiration pour réfléchir à ce qui s’est passé ici », a admonesté le président letton Edgars Rinkevics à Munich.
« Nos capacités ne suffisent pas », ajoutait-il, avertissant contre l’immobilisme. « J’ai peur qu’après quelques jours (…), nous nous détendions d’une façon ou d’une autre et retournions à nos affaires habituelles ».
Source: Agence France-Presse
















